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IDEO : Les Domaines Oubliés

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Un plat qui se mange froid

Vengeance d'un déshérité
Les contrées d'Ideo : Parcourez les contrées d'Ideo, découvrez et contez ce qu'il se passe aux quatres coins de ces domaines oubliés...

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Erwin Gray
Kohrien
Empire de Kohr

le Solior 10 Goliarmos du 1561ème cycle à 20h59

Il fait sombre, humide et froid. J'ouvre les yeux, un peu étourdi. J'ai dix ans, et même si je me couche tôt, il n'est pas l'heure de se lever.

Je le sais car la pâleur de Lüdik entre par la fenêtre au carreau cassé, accompagnée du froid polaire de la saison nocturne. Je regarde autour de moi, hagard. La chambre est comme d'habitude, poussiéreuse et dénudée. A cet instant, elle me paraît sinistre tant le silence est profond.

J'entends soudain un bruit venu du couloir. L'écho colérique d'un éclat de voix. Je regarde par la fenêtre. Lüdik est encore haute dans le ciel... Il n'est donc pas si tard. Mais la voix n'appartient ni à Maya, ni à Jonas, mes parents. Je suis intrigué par ce mystère.

Je pousse de mes bras frêles l'énorme couverture que maman vient border autour de moi chaque soir. Je me lève et enfile rapidement les morceaux de tissu rapiécé qui me servent de pyjama. Je grelotte et mes dents s'entrechoquent. Il faut dire que je n'ai que la peau sur les os, et que nous n'avons pas les moyens d'acheter du bois de chauffage. On vivote plus qu'on ne vit, dans cette bicoque délabrée située dans les quartiers pauvres. Il n'est pas rare qu'un rat détale au travers du salon. On habite à côté d'une maison toujours bien remplie, mais aux volets clos. Il y a sans cesse des aller-retours, surtout la nuit. Des femmes en petite tenue vont et viennent, parfois seules, plus souvent accompagnées. Nos murs ne sont pas épais, la porte d'à côté grince, et tout ce remue-ménage m'empêche souvent de dormir.

Je déplace ma maigre carcasse dans le couloir, jusqu'à la porte du salon. On l'appelle comme ça, mais la pièce fait aussi office de cuisine et de dortoir pour papa et maman. Je ne comprends pas pourquoi ils ont insisté pour me laisser la chambre. J'ai déjà proposé d'échanger, mais ils préfèrent me savoir isolé. Je pense que c'est à cause de la porte, qui ne ferme pas à clef.

J'entrouvre la porte discrètement et je jette un regard à l'intérieur. J'ai du mal à contenir mes tremblements. Il fait si froid... On pourrait dormir dehors que cela reviendrait au même. J'aperçois d'abord mes parents, de dos.

Papa est de taille moyenne, plutôt musclé mais maigre comme un clou. Il vit de petits boulots de manutentionnaire au marché, quand il arrive à trouver quelqu'un de suffisamment bienveillant pour l'embaucher. Il vient des bas-fonds de la société, et il fait de son mieux pour s'en sortir et nous nourrir, maman et moi. Il ne le sait pas, mais je l'ai déjà vu pleurer, le soir, lorsqu'il rentrait bredouille. Vous savez ce que ça fait de voir son père pleurer ? Ça vous remue les tripes, je peux vous le dire. Papa, il a de grands yeux noisette pleins de bonté et des cheveux blancs comme la neige. Non, il n'est pas vieux. C'est comme ça dans la famille, tous les garçons ont la crinière blanche. J'ai la même. Papa, il fait de son mieux malgré tout ce qui lui tombe dessus. Il n'est pas bien malin, un peu crédule, pas très fort, mais honnête. Papa, c'est un raté. Mais c'est mon héros.

Maman est un « joli brin d'femme ». J'ai entendu des gens dire ça un jour au marché, alors que je furetais pour chaparder quelques bouts de pain. Elle est toute petite, toute mince, toute blonde. Elle a les cheveux ondulés. Contrairement à son époux, elle est plutôt vive d'esprit. Je ne sais pas comment papa a fait pour la rendre amoureuse, mais il a bien fait. Ils sont parfaits ensemble. Maman vient aussi de la plèbe, et elle aimerait, comme papa, m'en faire sortir. Mais ce n'est pas gagné. Et ça la rend triste, je peux le lire dans ses yeux bleus quand elle vient me dire bonne nuit. Quand elle me regarde en face, juste avant de me baiser le front, j'ai le cœur qui se serre. Il n'y reste plus rien qu'une flammèche d'espoir vacillante. Dix ans sans amélioration de la situation ont suffi à éteindre son feu. Dix ans et l'accident... J'avais cinq ans, et je m'en souviens comme si c'était hier. Un matin, elle est sortie avec moi pour une promenade. On allait vers le palais impérial, dans les beaux quartiers. Il y avait une maison en reconstruction après un incendie. Une grue en bois bringuebalante levait d'énormes blocs de pierre. La corde a lâché. Maman n'a pas eu le temps de s'écarter. Elle a eu la jambe broyée. On a dû la lui scier et la remplacer par un bout de bois. Depuis ce jour là, maman n'a plus jamais été pareille, et la lumière dans ses yeux s'est éteinte.

Mes parents font face à trois hommes énormes, les muscles saillants et la mine patibulaire. Il ont un sourire mauvais au coin des lèvres, et j'ai peur, soudain, sans raison. Derrière eux se trouve un homme aux cheveux jusqu'aux épaules vêtu d'une riche tunique. Il dévisage papa avec du mépris dans le regard. Papa a les épaules basses et contemple obstinément le sol. Son épouse est raide comme un piquet, juste à côté, figée sur place, et son expression trahit de la stupeur et de l'horreur.

Je n'entends pas ce qu'ils se disent. Quelque chose à propos d'une dette... d'un délai supplémentaire... L'homme aux cheveux longs ricane, et son rictus s'agrandit, dévoile des dents jaunies par le tabac. Il ressemble à un rat. Il fait un geste négligent et ses gorilles avancent. Deux costauds saisissent papa par les bras et le jettent à terre, l'immobilisent. Jonas n'a pas la force de leur résister. J'ai envie d'entrer, de courir dans la pièce, de leur cracher dessus, de les insulter, de les tabasser. Mais mon maudit corps ne bouge pas. Je suis paralysé.

Le troisième homme de main avance. Maman fait un pas en arrière, mais elle ne peut pas fuir avec sa jambe de bois. Le tas de muscles la saisit par le bras et la tire brutalement vers lui. Il bloque les deux bras de maman dans les siens. Elle se débat, essaie de le mordre, vainement. Le gorille approche maman de son maître. Celui-ci ne s'est pas départi de son rictus. Il observe la femme, une lueur gourmande dans le regard. Maman lui crache au visage avec toute sa force. Il rétorque d'une gifle et parle d'un acompte en s'essuyant le visage. Il désigne maman au malabar et se met à rire. L'homme plaque sans ménagement sa victime contre le sol. Il est à califourchon au-dessus d'elle et parvient à lui tenir les bras d'une seule main. Maya a le visage rouge et des flots de larme descendent le long de ses joues. Son tortionnaire rit aux éclats, grisé par sa toute-puissance. Un rire rauque, gras, bestial. Il descend brutalement sa main libre et la glisse sous la robe de maman. Elle pousse un cri. Jonas hurle de rage, impuissant.

Je ferme les yeux et m'enfuis. Je cours dans la nuit, éperdu. Je ne vois plus rien. Le sang martèle mes tempes. J'entends simplement les hurlements de douleur de maman...


*** Erwin Gray se réveilla en sueur, gelé malgré l'épaisse couverture, la gorge sèche, essoufflé. Encore ce cauchemar. Ce souvenir... ***
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Erwin Gray
Kohrien
Empire de Kohr

le Mirion 14 Goliarmos du 1561ème cycle à 22h57

[Un autre jour...]

*** Erwin poussa la porte de l'institution. Il régnait une odeur prononcée d'éther qui sautait immédiatement dans les naseaux pour y rester collée des heures durant. Il détestait venir. C'était physique. Ses poils se hérissaient et il était saisi de malaise à chaque fois. Pourtant, il connaissait l'établissement sur le bout des doigts. La grosse réceptionniste avachie derrière son bureau était toujours là, qui faisait semblant de ne pas le reconnaître alors qu'il venait presque toutes les semaines... Cette grosse truie. Il la haïssait, avec ses bajoues flasques et son maquillage tapageur. Qu'elle s'étouffe avec ses cheveux... Derrière elle, l'escalier vers l'étage. Une volée de marches aux grincements lugubres. En haut, les chambres des pensionnaires. Bordel que c'était miteux ! De la poussière à s'en faire tousser, des égouttures de graisse sur tous les murs, des planches clouées devant les carreaux cassés, des toiles d'araignées dans les recoins... Le pire : la daube servie aux malheureux hébergés. Erwin avait un jour posé les yeux sur un plateau ; il avait failli dégueuler. Une sorte de purée blanche visqueuse immonde. De la bouillie d'asticot, ou une merde du même acabit. ***


*** Il haïssait cet endroit, mais il avait été forcé d'y mettre sa pauvre mère, et c'était le seul établissement de la ville qu'il pouvait se permettre. La garder à la maison ? Impossible. Il travaillait comme un forcené pour lui payer la place... et faire en sorte de pouvoir un jour la libérer de cet endroit glauque. Il devait se contenter de ça pour l'instant, et ça lui donnait envie de s'arracher les yeux à la tenaille. ***


*** ... ***


*** Erwin entra dans la chambre poisseuse réservée à Maya Gray. Un matelas en forme de biscotte, un seau d'aisance rempli à ras bord, des traces à l'aspect douteux sur les murs... Voilà où la vie le forçait à faire vivre sa mère. Il serra les dents de rage et frappa le mur du poing. Un trait de douleur fusa dans son bras. ***


Putain de merde !

*** Il pouvait s'autoriser à être vulgaire. Maya ne s'en formaliserait pas. Parce que maman était toujours là, assise sur le lit, les yeux hagards, le regard vide, à attendre quelque chose qui ne viendrait jamais. Quelques mèches argentées avaient poussé au milieu de sa chevelure dorée. Maman ne bougeait pas, jamais. Ne riait pas, ne parlait pas, ne remuait même plus les lèvres ni n'avalait. Un filet de bave coulait en continu du rebord de sa bouche. Figée, catatonique... La seule chose encore vivante chez elle semblait être son cœur. Elle était comme ça depuis ce fameux jour... Quinze ans à ne survivre que grâce à ces enculés de soignants... Et ce père, ce couard, qui n'avait pas trouvé mieux à faire qu'éponger sa peine dans l'alcool avant de se suicider... ***


Salut, maman. J'sais pas si tu m'entends. J'pense que t'es encore moins capable de comprendre... M'enfin, j'te l'dis quand même. J'continue à chercher... J't'abandonne pas, d'accord ? J'l'aurai bientôt, ce fils de pute. Il me manque un peu d'argent, mais j'te jure que j'l'aurai. Et alors j'pourrai te faire sortir de là, d'accord ? S'il te plaît, reste encore un peu ici, et la prochaine fois que j'viens, j't'emmène avec moi.
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Erwin Gray
Kohrien
Empire de Kohr

le Dolink 18 Goliarmos du 1561ème cycle à 16h57

Il y a un moment où on se dit que l’on n’a rien fait pour mériter ça.

On cherche néanmoins une cause intrinsèque, parce qu’on pense qu’il y a un déterminisme quelque part, qu’on a une part de responsabilité.

Intellectuellement, on sait très bien qu’un enfant n’est pas responsable… Mais on se remet en question, on doute… Et si ? Peut-être que ? Le conditionnel enrobe les pensées et obère l’analyse. On veut une raison, une signification, un sens à tout cela, au fond. Pourquoi ? Peut-être par masochisme. Parce que c’est plus facile. On voudrait pouvoir s’en vouloir, plutôt que d’expier un péché que l’on n’a pas commis. C’est humain…


*** Salazar Dalvenor entra dans la salle d'audience avec un sourire tranquille sur le visage. Erwin Gray, assis sur un banc à côté du conseiller juridique qu'il avait enfin réussi à embaucher après des années de labeur, sentit le sang bouillir dans ses veines. Cet enfoiré... C'était lui la cause de tout. Lui qui avait détruit maman, papa, le foyer. Il venait à son procès habillé de fines soieries, et paisible comme l'eau d'un lac. Erwin se leva, prêt à se jeter sur l'homme et à lui faire ravaler son rictus à coups de poings, mais la main ferme du conseiller autour de son poignet l'en dissuada. ***


*** Salazar était venu seul, sans avocat, gonflé d'une arrogance insolente. Bertholt Roban, le magistrat, prit la parole : ***


Monsieur Dalvenor, vous êtes accusé aujourd'hui par monsieur Gray ici présent de viol en réunion sur la personne de madame Maya Gray, le Mirion 21 Danurmos du cycle 1546 à Dominia. Je rappelle que le viol est un crime grave, et constitue en même temps une agression. Est considéré comme viol le fait d'imposer, par coercition physique, magique ou morale, une relation charnelle à un tiers non consentant. Tout contrevenant est passible d’une amende à la discrétion du magistrat pouvant inclure réparation à la victime, de la peine de mort, du bannissement de la ville où le forfait a été commis et d’une peine de forçat impérial de trois mois. Souhaitez-vous dire quelque chose avant l'examen des résultats de l'enquête ?
***
L'homme déploya sa cape d'un geste théâtral, et dit simplement : ***


Je plaide non-coupable des faits qui me sont reprochés et je fais confiance à la justice pour démonter ces allégations calomnieuses.

*** Il s'assit à sa place et lança un regard vers Erwin, dans lequel le jeune homme crut lire... de l'amusement ? ***


… et aussi un gigantesque défi lancé à la raison. « Je n’ai rien fait pour mériter cela » : cette première sensation est vérité. La logique le sait, mais le cœur se lance à l’assaut, armé de toute la faiblesse de son humanité. Le combat est effroyable. La raison, érigée en mur, doit tenir bon. Les coups pleuvent, puissants ou vicieux. L’émotion, ultime petitesse, essaie de glisser les doigts dans les interstices, de desceller les pierres, partout de s’infiltrer. Il faut lutter sans pause, combattre sans rémission.

*** Erwin comprit bien vite que les choses tournaient mal.

On fit d'abord venir un homme sec au visage anguleux, qui se présenta sous le nom de Zachary Rocrow, milicien du guet de Dominia. Il allégua avoir été en patrouille dans le quartier la nuit du crime, et affirma avec ferveur n'avoir été alerté à aucun moment par les cris. Puis vint à la barre une elfe aux traits sévères nommée Eithalia Finuviel, collègue du précédent, qui confirma sa version des faits. Le responsable de la milice dans les bas quartiers, un orc patibulaire au doux nom de Korg Kersk, se présenta pour répondre de l'intégrité de ses subordonnés. ***


*** Un certain Max Carmond déposa ensuite, disant qu'il se trouvait ce soir là au bordel à côté du domicile des Gray, et que lui non plus n'avait rien entendu. Stan March, le traqueur diligenté par le juge pour l'enquête rendit présenta ses conclusions... Beaucoup de néant dans un dossier inexistant, selon lui. ***


*** A chaque témoignage, Erwin sentait le sol s'ouvrir un peu plus sous ses pieds. Il lança un regard assassin à Salazar, lequel ne se départait pas de son sourire confiant. ***


*** L'avocat du jeune homme avait lui aussi vu que le procès lui glissait entre les doigts. Il fit intervenir leur meilleur atout. Un couple très âgé, à l'époque voisin des Gray. ***


-Melvin et Elanore Theodore, pourriez-vous nous dire ce que vous avez vu ou entendu le Mirion 21 Danurmos du cycle 1546 ? demanda le juge.
-On était chez nous, répondit la femme d'une voix chevrotante. J'm'en souviens bien. Toi aussi, chéri, n'est-ce pas ?
-Oui, c'tait une nuit froide. On a fait un feu dans la ch'minée... On s'est pieutés d'bonne heure, ça oui. On a bien dormi j'crois... Comme des lardons. Rien entendu d'la nuit.

Souvent, la raison tient bon. Elle en est grandie, renforcée, et ses fondations plus jamais ne vacillent...

*** Erwin Gray encaissa la gifle. Le sang déserta son visage. Salazar le regardait et riait ouvertement. Il avait acheté les témoins... la milice... les traqueurs... le juge... tout le tribunal. Et il se foutait de sa gueule sans masquer son mépris. ***


*** La fin de l'audience se déroula comme dans un demi-songe cotonneux. Le juge prononça le non-lieu. L'avocat d'Erwin le laissa à la porte de l'institution, dépité d'avoir perdu le procès sans avoir eu aucune chance. Le tribunal se vidait. Salazar rejoignit ses gardes du corps à la sortie. En passant à côté du jeune homme, il murmura « Tu ne peux rien contre moi, gamin. » en guise d'ultime provocation, puis s'éloigna la tête haute. ***


Parfois, elle s’effondre…

*** Erwin n'est plus que douleur. Ses espoirs assassinés lui meurtrissent le cœur. Les efforts consentis pour sauver Maya de la prison où il a dû l'enfermer lui tordent l'estomac. Les cris de détresse de sa mère lui vrillent les tympans. Le sourire du malfrat brûle sa cornée.

Il erre endolori au milieu du désert, hagard, à la recherche d'une petite lueur, mais la nuit est profonde et les ombres l'avalent. Tout est noir... ***


L’émotion pure, sauvage, brutale, s’engouffre et submerge tout.

*** Une étincelle crépite. Le feu de la haine jaillit. Inextinguible. ***

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Erwin Gray
Kohrien
Empire de Kohr

le Mirion 21 Goliarmos du 1561ème cycle à 22h12

[Un autre jour...]

*** Salazar Dalvenor, petit baron de la pègre dominienne, rentrait chez lui sous des trombes d'eau, son lourd manteau détrempé sur les épaules. Les affaires étaient bonnes, comme toujours. En temps de paix, il y a avait toujours plus de désœuvrés à occuper... Et d'ekus à leur extorquer. ***


*** Il avait trouvé le bon filon. Depuis maintenant une vingtaine d'année, il gérait en secret trois salles clandestines. Jeux de cartes, dés, paris sur des combats illégaux... Il divertissait les gogos pour mieux les plumer et la monnaie coulait à flots dans son escarcelle. Officiellement, il tenait une petite boulangerie miteuse dans le centre-ville. On aurait jasé si on s'était rendu compte de son opulence, et sa couverture d'artisan respectable n'aurait pas tenu bien longtemps. Alors il avait très vite trouvé le moyen de dissimuler toutes ses rentrées d'argent : il était devenu prêteur. Ce qu'il volait à gauche, il le donnait à droite, non sans imposer à l'emprunteur de juteux taux d'intérêts. Les remboursements ? Il les prêtait encore, ou investissait dans la construction à l'étranger. Il se préparait ainsi une retraite dorée, loin des éventuels tracas judiciaires qui pouvaient l'attendre en Kohr. Tous ses débiteurs payaient, d'une manière ou d'une autre. La plupart en ekus, respectant le contrat. D'autres en nature ou de leur vie selon le montant de leur dette et l'humeur de Salazar. Il récupérait toujours son dû, sans scrupule. ***


*** Salazar arriva enfin chez lui. Il entra, retira son manteau et alla s'asseoir au coin du feu dans un fauteuil. Son épouse et leurs enfants étaient partis pour Sardân. Ils voulaient voir la mer depuis bien longtemps, et les parents avaient finalement cédé. Le père était resté pour faire tourner la boutique. Il soupira d'aise, content de passer une soirée seul. Il déboucha un petit flacon de liqueur de plantes, s'en servit un verre, et allait l'entamer lorsqu'on frappa à la porte. Salazar fronça les sourcils. Il n'attendait personne. Il posa le verre sur la table basse, se dirigea vers la porte, tourna la clef, actionna la poignée. ***


*** Sur le pas de la porte, une silhouette encapuchonnée attendait, en silence, sans bouger. ***


-Bonsoir, fit Salazar, essayant de masquer son impatience. Que puis-je faire pour vous ?
-'Soir, Dalvenor, répondit une voix masculine.

*** L'homme bougea si vite que le baron de la pègre ne put réagir. Une main jaillit, l'agrippa par la tempe et le propulsa contre l'encadrement de la porte. La douleur fut trop forte... ***


*** ... ***


*** Lorsqu'il se réveilla, il était ligoté et bâillonné sur une chaise, affligé d'une migraine terrible. Il voulut parler, mais se rendit compte qu'il était bâillonné. Il se trémoussa, par réflexe, poussa quelques gémissements, puis se figea. L'homme debout devant lui avait abaissé sa capuche. Salazar frissonna en voyant les cheveux blancs. ***


-Tu m'reconnais, pas vrai ?

*** Les yeux du visiteur brillaient d'une lueur déterminée, froide et malsaine. ***


-Ouais, Salazar. Jonas Gray... Il était con comme un balai, c'est ce que t'as dû te dire... Bah t'avais raison, bordel ! Et tu sais pas à quel point ! T'as détecté son penchant pour le jeu, et t'en as profité, hein sale enculé ? T'as tout pris à mes parents ! Et quand il est venu quémander, t'as fait semblant de les comprendre, Salazar, tu lui a donné cet argent qu'il réclamait. Mais il a jamais pu te rembourser. Non, il pouvait pas. Et ça tu l'savais, crevure.

*** L'homme ligoté agita vigoureusement la tête de gauche à droite. La voix de son tortionnaire se fit plus douce, plus sifflante. Un petit rictus tordit le coin de ses lèvres. Il leva les bras et mit ses mains devant ses paupières. ***


-Si, si, si, si, si, Salazar. T'essaies de t'convaincre que tu pouvais pas voir.

*** Les mains de l'homme pivotèrent pour illustrer son propos, dévoilant ses prunelles dilatées dans leur écrin gris. ***


-Mais j'sais, moi. J'sais qu'tu savais. J'sais qu'tu sais qu'tu savais. Et tu sais qu'j'ai raison.

*** Le captif ne remuait plus, fasciné par la flamme dans le regard de l'autre. ***


-Alors t'es venu t'servir... C'étaient pas les ekus qui t'intéressaient, pas vrai ?

*** Le jeune homme flanqua une gifle dans le visage du prisonnier. ***


-Secoue donc pas la tête comme ça, enfoiré ! Tu crois qu'j'ai pas pigé ? Me prends pas pour une bille !


*** Salazar essaya de murmurer quelque chose à travers son bâillon. ***


-Ta gueule ! C'est moi qui parle maintenant ! Toi tu la ferme et t'écoute mon histoire, c'est clair ? T'as violé ma mère... Ouais, fais non d'la tête, j'en ai rien à foutre. C'est ce qui s'est passé. Et pourquoi ? Parce que mes parents étaient rien pour toi. Des bouseux, pas vrai ? Des idiots faciles à berner. J'te suis depuis longtemps. J'te connais presque mieux que toi-même... Et tu veux que j'te raconte la suite ? T'as dépensé une fortune pour acheter le tribunal et qu'on t'laisse tranquille. Et ça t'as fait marrer, hein ? Qui peux rien contre l'autre maintenant ?

*** Jusque-là, Salazar était resté assez calme. Plus jeune, il avait déjà été dans des situations similaires. Il arrivait que certaines branches de la pègre se prêtent à des manœuvres d'intimidation de ce type pour arriver à leurs fins. Mais là, il commençait à être envahi par la peur. Le jeune homme le dévisageait avec une avidité de fanatique. Sa voix prit un ton solennel. ***


-Salazar Dalvenor, t'es accusé d'escroquerie et de viol. Le tribunal d'la vraie Justice a décidé qu't'étais coupable. Et devine quoi ? T'es condamné à mort, fils de pute ! Et j'suis venu exécuter la sentence. Si t'as une prière à faire, j'm'en tape ! Et personne te regrettera !

*** Le jeune homme s'approcha du prisonnier, le maintenant captif de son regard. Salazar écarquilla les yeux. Il essaya vainement de gigoter pour se libérer, en proie à l'authentique terreur qui saisit les animaux lorsqu'ils se savent condamnés. Erwin Gray n'hésita pas un instant. Sa main ne trembla pas. Il tira une dague de sa ceinture. Salazar Dalvenor sentit la pointe froide de la lame se poser sur son cou et y dessiner un sourire. Un liquide chaud se déversa sur son torse. Il baissa les yeux. Du rouge... Partout... Tellement de rouge. Il essaya une dernière fois de parler, mais sa vie s'échappa dans un pitoyable gargouillis. ***


*** Erwin Gray essuya calmement sa lame sur le revers de sa manche. Ses gestes étaient lents et méticuleux, mais il bouillonnait intérieurement. La fin de Salazar Dalvenor n'avait pas étanché sa soif de vengeance, comme il s'y attendait. Après tout, l'homme n'était que le premier d'une longue liste de coupables. ***


*** Il récupéra la bourse remplie d'ekus sonnants et trébuchants qui traînait sur la table et s'en alla dans la nuit. ***
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Erwin Gray
Kohrien
Empire de Kohr

le Dolink 25 Goliarmos du 1561ème cycle à 22h04

[Le lendemain...]

*** Erwin se rendit à l'institution où était internée sa mère aux aurores. Il déposa d'un geste violent les ekus pour payer le mois écoulé sur le bureau de l'accueil. L'énorme tas de gras qui somnolait sur la chaise sursauta. Elle ouvrit la bouche mais la lueur dans les yeux du jeune homme la fit taire. ***


-J'emmène ma mère, déclara-t-il simplement.

*** Il monta les escaliers, disparut quelques instants à l'étage, puis redescendit en portant Maya Gray dans ses bras. Elle était incapable de marcher, avec sa jambe de bois. Elle ne réagissait d'ailleurs absolument pas, contemplant l'univers d'un regard vide et immobile. Qu'y avait-il à y voir, de toutes façons, à part immondices et injustices. Son monde était probablement plus doux, où qu'il soit. Et pourtant, Erwin se serait arraché le cœur à mains nues pour revoir une fois le doux sourire qui avait bercé son enfance. ***


*** Avant qu'il sorte, la grosse dame l'interpella : ***


-Vous devez signer ce formulaire, si vous voulez...

*** Le jeune homme sentit la rage affluer, et un voile rouge l'envelopper. Il revint à grands pas, déposa doucement sa mère sur une marche, et planta des yeux hallucinés dans ceux de la misérable. ***


-Écoute moi bien grosse ordure, et t'avise pas d'm'interrompre. J'vais te dire un truc qu'il va falloir qu'tu te rentres bien profondément dans l'crâne. Tes papiers, j'men branle, d'accord ? T'as d'la chance d'être en vie avec tes p'tits copains, après tout c'que vous avez fait à ma mère. Alors j'vais sortir d'ici, et tu vas bien gentiment me lâcher la grappe et espérer que j'te recroise jamais plus. D'accord ?

*** La femme resta coite, médusée. Erwin souleva de nouveau Maya et l'emmena à l'extérieur sans un regard en arrière. Il loua une charrette dans laquelle il plaça sa mère, un cheval pour la tirer, et prit la direction de la sortie de la ville. ***


*** Dehors, la campagne entamait sa résurrection, les boutons des primevères éclataient dans la plaine, hérauts des beaux jours après une saison de la nuit froide et obscure. Un solior timide dominait la matinée et les fermiers dirigeaient leurs troupeaux vers les pâturages. La vie reprenait ses droits sur la neige. ***


*** Erwin dirigea son attelage sur un petit chemin de terre vers une petite masure isolée, entourée de champs et d'une basse-cour remplie de poules et de dindes. Les essieux crissèrent, les gallinacées caquetèrent. Maya dans ses bras, Erwin alla frapper à la porte du bout du pied. Une femme au cuisseau large et à la poitrine opulente ouvrit avec un sourire. ***


-M'sieur Gray ! Eh, chéri, v'là l'gosse qu'est passé hier matin, avec sa mamoune.
-Bah t'attends quoi, 'Mélia, fais-le entrer ! fit une voix masculine bourrue venue de l'intérieur de la maison.

*** Erwin entra, se dirigea vers un fauteuil dans lequel il installa sa mère. ***


-Y veut pas boire un p'tit coup d'gnôle, l'jeunot ? demanda Garic, le père de famille au visage mangé par la barbe, un vieux bonnet en laine sur le crâne. D'la bonne eau d'vie comme ça, ça t'requinque un homme crois moi !

*** Erwin secoua la tête. ***


-J'vous ai dit hier, j'reste pas. Des affaires en ville.

*** Il tira de sa poche la bourse volée à Salazar et vida la moitié de son contenu sur la table. Les yeux d'Amélia et Garic s'arrondirent devant la somme. ***


-Ça devrait couvrir la bouffe et les vêtements pour un p'tit temps. J'compte sur vous pour bien vous occuper d'elle.
-T'inquiète don' pas mon gaillard. Elle s'ra très bien ici, répondit la paysanne, un sourire gentil sur le visage.

*** Erwin s'accroupit face au fauteuil et essaya de déceler un signe de vie dans les pupilles noires de sa mère. Peine perdue. ***


Bon, maman, j'te laisse là pour l'instant. J'dois encore partir, mais j't'assure que j'reviendrai dès que j'pourrai. Tu s'ras bien avec ces gens. J't'aime fort.

*** Il se releva et se dirigea vers la sortie, déchiré l'envie de pleurer et de hurler. La colère instillait de nouveau son poison, et il avait les poings serrés contre le corps, fulminant intérieurement contre ce monde injuste. Il devait encore laisser maman, pour réparer les torts qu'on lui avait faits. La paix de l'esprit serait à ce prix. ***


*** S'il s'était retourné, juste avant le seuil, il aurait pu voir Maya tendre soudain le bras dans sa direction, les narines dilatées, les yeux affolés, un cri silencieux dans la gorge... Mais il était aveuglé par la haine. L'accès de lucidité de la pauvre femme disparut aussitôt, et elle retomba, léthargique, au fond du siège. ***
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Erwin Gray
Kohrien
Empire de Kohr

le Joriol 29 Goliarmos du 1561ème cycle à 00h00

Recette de la folie :
-Prenez un mauvais départ
-Ajoutez une bonne dose de misère
-Saupoudrez de malchance
-Rajoutez un créancier peu scrupuleux
-Incorporez doucement une rasade de viol
-Versez une bouteille d'alcool et de suicide
-Laissez reposer dans un saladier de saleté
-Cuire à feu doux pendant une dizaine d'années
-Dégustez



[Le même jour...]

*** De retour en ville, Erwin se rendit d'abord près d'un pauvre gamin crotté qui braillait « La Gazette de Kohr » à pleins poumons. Il lui glissa 5 ekus, lui dit de garder la monnaie et se plongea dans la lecture de l'exemplaire. Enfin... Il n'avait jamais fréquenté l'école, et les rudiments appris par sa mère suffisaient à peine à décrypter les principaux titres. On parlait ici... d'une cérémonie qui s'organisait au Palais... Là, d'une bataille à Blancastel... Une victoire... Plus loin... de la merde politicienne... un ragot nul sur la noblesse... ***


*** Il parcourut plusieurs fois les pages de l'index. Nulle part on ne mentionnait Dalvenor. Erwin éclata de rire, si soudainement qu'il fit sursauter le vendeur de journaux. L'autre enflure était crevé sans que personne ne le remarque. Un salopard de moins. En un instant, le jeune homme retrouva son calme. Il en restait tellement... Des corrompus... Des lâches... Le gamin à côté fit un pas pour s'écarter, notant la lueur fanatique dans les yeux de l'étrange acheteur aux cheveux blancs. Le journal tomba sur le pavé, abandonné. ***


*** Gray se rendit dans la rue où il habitait étant enfant, la vision couverte d'un voile rouge. Piloté par la haine, il frappa à la porte d'une maison. Le battant s'ouvrit, laissant place à un couple de vieillards décrépits. Elanore et Melvin Theodore... Les hypocrites parurent à la fois contents et gênés de le voir. Ils l'invitèrent à entrer, à prendre le thé. Erwin bouillonnait de rage contenue. Ses mains tremblaient sur l'anse minuscule. Le breuvage débordait un peu et lui brûlait les phalanges. ***


*** Ils lui demandèrent ce que sa mère et lui devenaient depuis le procès. On était en pleine journée... Ils osaient l'affabilité... C'était dangereux... Les trouillards, les rats, les vendus... Trop risqué... Les ignobles parodies d'êtres humains... Trop bruyant... Les parjures... Comment faire... Ces étrons sur pattes... Une solution... Ces moins que rien... Peut-être que... Ces résidus finis à l'urine, ces chiens galeux, ces agglomérats de morve... Ils puaient la bile, l'ordure et la merde... Ils étaient coupables. Autant que Salazar. Coupables... Coupables... Coupables ! ***


Vous... C'est de vot' faute. Tout est d'votre faute...

*** Le ton du jeune homme était calme, détaché, mais les jointures de ses mains blanchissaient tant qu'il brisa l'anse de la tasse. Le récipient éclata au sol. Les vieux le dévisagèrent, craintifs. ***


On est désolé, m'sieur Gray. Le... Dalvenor... Il... Il a menacé d'nous tuer si on témoignait contre lui.

*** Le jeune homme se leva, roide, imité par le couple Theodore mi-figue mi-raisin. ***


Croyez-nous m'sieur, on est désolés pour vot' maman, mais...

*** C'est la goutte d'eau. Avec un sourire mauvais, Erwin lance son bras en pleine figure de la vieille et l'envoie rouler piteusement dans un coin de la pièce, inanimée. L'époux essaie de réagir, mais ses réflexes ralentis par le poids des années lui font défaut. Le jeune homme le fixe d'un regard d'orage et plaque une main sur sa bouche. ***


La ferme... T'as perdu l'droit d'parler, vieux pourri. Z'êtes coupables, ta femme et toi. C'est d'votre putain d'faute. J'vous condamne à r'joindre Azolth immédiatement.

*** Le vieux écarquille les yeux et a un soubresaut quand il sent le couteau glisser dans ses entrailles. Le métal froid lacère les viscères et se retire. Il s'effondre à genoux, les mains crispées sur la plaie béante. Erwin se délecte du spectacle. Il serait prêt à rester des heures voir le vieux se vider de son sang en sanglotant. Mais il n'a pas le temps. Il a une autre peine à appliquer, et le vieux pourrait ramper jusqu'à l'extérieur. Il assène un coup de botte sur la nuque de sa victime et l'envoie dans un néant dont il ne se relèvera plus. La femme du défunt est toujours immobile au sol. Erwin s'approche et plante avec hargne le couteau dans son cou. L'odeur métallique du sang l'enivre. Il se met à rire doucement, extatique. ***


*** Erwin revint à lui quelques instants plus tard, le cœur empli d'une douce joie et les épaules plus légères. Il fouilla la maison, récupéra tous les ekus qu'il put y trouver, renversa des chaises en silence, ouvrit les tiroirs, retourna le tissu qui couvrait le canapé. Il essuya soigneusement son arme, la glissa dans la poche intérieure de son manteau, et n'eut pas besoin de forcer son sourire en quittant la demeure d'un pas guilleret. ***


… et n'oubliez pas : l'instinct de survie fait les fous les plus dangereux
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Erwin Gray
Kohrien
Empire de Kohr

le Solior 31 Goliarmos du 1561ème cycle à 15h51

[Trois jours plus tard...]

C'est comme quelque chose qui vit à l'intérieur de vous, un ténia, un parasite. Au début, on est inconscient de sa présence. Il s'installe insidieusement, se love dans vos entrailles, se blottit dans vos tripes, et se nourrit de vos aliments, de votre énergie. Le ver est trop chétif au début, trop faible pour être une menace. Petit à petit, il se renforce, s'implante plus solidement et croît, gagne du terrain, millimètre par millimètre. Il lui en faut plus, toujours plus. La faim s'accentue et la satiété disparaît à jamais. Vous devenez esclave du ver. Il vous dévore, et vous lui en accordez les moyens sans broncher. Vous suivez ses commandements jusqu'à votre fin...

*** Erwin Gray jaillit de la fournaise du sommeil, le torse trempé de sueur, les tempes brûlantes, la nuque engourdie, fébrile. Il avait ce creux à l'estomac, ce vide que comble habituellement la nourriture. Mais depuis trois jours, aucun repas n'atténuait la sensation. Rendre justice aux Theodore l'avait temporairement apaisé, mais le monstre intenable assénait des coups de boutoir de plus en plus violents contre les barreaux de sa cage. Il ne pouvait le maintenir enfermé plus longtemps. ***


*** Il avait perdu tout contrôle, chez les époux du troisième âge. C'était une erreur. D'ailleurs, le rythme des patrouilles de la milice s'était depuis fait plus fréquent dans les bas quartiers. Coïncidence ? Peut-être. Le cerveau lui conseillait la raison, de rester à l'écart le temps que tout se tasse. Mais tout son corps lui hurlait de prodiguer le châtiment aux coupables, lui promettait le plaisir voluptueux d'ôter ces vies corrompues. Erwin luttait de toutes ses forces, mais les cris du calvaire de sa mère résonnaient à ses oreilles comme autant de sirènes séductrices. Il passait des heures à contempler le morceau de papier sur lequel il avait noté les noms des coupables, les mains tremblantes. La tache d'huile de sa colère s'étalait et lui rongeait les artères à l'acide. La résistance à l'appel du sang était délicieuse et cuisante, mais futile. ***


[Le soir]

*** Max Carmond... Erwin l'avait retrouvé deux jours auparavant et suivi discrètement toute la journée, la mâchoire serrée pour refréner les pulsions violentes qui heurtaient son organisme comme des lames de fond. Un autre témoin acheté par Salazar. Manœuvre au marché le matin, il avait éclusé sa paye de la journée dans une taverne mal famée l'après-midi. Une vermine, comme il en pullulait dans le quartier, vivant d'expédients, dépourvue d'ambition... Pas surprenant qu'il ait accepté de vendre son âme à Salazar en échange de quelques ekus. ***


*** L'homme tanguait dans les ruelles mal éclairées, ivre, inconscient d'être suivi. Erwin n'avait pas prévu d'agir ce soir-là. La rage le consumait, mais il pouvait encore la tenir en respect quelques heures. Le pas saccadé d'un groupe d'hommes retentit dans la venelle. La milice. Le jeune homme se fondit dans les ombres, immobile, recroquevillé dans un renfoncement de mur, accroupi derrière un tonneau, à l'abri de la lumière. Les miliciens abordèrent l'ivrogne. Le meneur, très petit, discuta quelques instants avec l'épave, et la torche qu'il portait révéla son visage. Des traits fins encadrés de mèches blondes coupées au carré, des oreilles pointues... Le cœur d'Erwin bondit dans sa poitrine et un nom s'imposa à sa mémoire. Eithalia Finuviel. Elle aussi était présente au procès, et elle continuait à parcourir les rues sans honte, représentante indigne de l'autorité. Le groupe de milicien abandonna Carmond à son trajet hasardeux et passa devant le jeune homme tapi dans l'obscurité sans le voir. ***


... et rien d'autre ne compte...

*** Erwin attend quelques minutes que la patrouille se soit éloignée, puis sort de sa cachette, en ébullition. Au diable la patience... Au crime de la milicienne s'ajoute son insolence insupportable. Circonstance aggravante. Elle doit être jugée et punie. Mais l'insecte bringuebalant qui marche à quelques pas de lui aura la primauté du procès et d'une rencontre anticipée avec Azolth. Carmond s'appuie sur un mur, au niveau d'un carrefour, et inonde ses chausses de vomi. Erwin jette un regard autour de lui. Un chat de gouttière en chaleur émet des miaulements rauques et déformés. Personne. Il se jette sur l'ivrogne et le plaque au mur, approche sa bouche de son oreille et chuchote. ***


Max Carmond, la justice te r'connaît coupable de faux témoignage. J'suis envoyé par elle pour te punir. Dis adieu, fils de pute.

*** Erwin tire son couteau et le plante dans l'abdomen de l'homme. Une fois. Deux fois. Trois fois. Il ressent un plaisir orgasmique, à sentir le fluide vital de l'autre se répandre au sol et sur son manteau. Quatre fois, cinq fois, six fois... Tant pis, il le lavera plus tard. Le corps de Max Carmond s'affaisse peu à peu. Sept... Huit... Neuf... Erwin frissonne, un sourire gourmand sur le visage, une lueur extatique dans les pupilles. Il fait un pas en arrière et le corps sans vie dégringole au sol dans la mare de bile et de sang. Puis Gray disparaît. ***


[Peu avant le lever du soleil, la même nuit]

*** Erwin avait encore faim... Il n'arrivait pas à exorciser la douleur dans son ventre. Entrevoir la milicienne l'avait empli d'une fureur inextinguible qui l'empêchait de dormir. La Justice de ce pays était-elle donc aveugle à ce point ? Il s'empara d'un morceau de parchemin et se mit à écrire laborieusement un message qui allait, sinon leur ouvrir les yeux, au moins attirer leur attention. Son texte achevé, la capuche rabattue sur son visage de manière à ce qu'on ne puisse distinguer de son visage qu'un rictus crispé, il trouva facilement un pauvre gosse qui accepta contre quelques ekus d'aller l'afficher sur une place publique de la ville avant qu'elle ne s'éveille. ***
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Erwin Gray
Kohrien
Empire de Kohr

le Solior 7 Rastel du 1561ème cycle à 16h59

[Quelques jours plus tard...]

Dans la pâleur grelottante de l’aurore, le brouillard attarde ses émanations comme un lépreux traîne ses lambeaux de peau. A chaque pas, je déchire des filaments de brume, lacère doucement des bouts de dentelle cotonneuse. Ma cible est là, traversant innocemment les voilures de l’air d’un pas aérien.

Eithalia Finuviel, la milicienne. Un justaucorps beige glissé sous une légère armure de cuir, une dague réfugiée dans un fourreau accroché à une ceinture de cuir, un pantalon taupe, les épaules entourées d’un manteau noir. Elle porte l’insigne de la milice en boutonnière et un foulard aux couleurs de l’empire.

Elle avance vers moi, détendue, paisible, inconsciente. Pas innocente… Coupable comme les autres. Elle est petite, même pour une elfe, mince comme une plume. Ses oreilles pointent en dehors du carré de miel de sa tête. Je la dévore des yeux, et elle ne me voit pas. Ma haine me chatouille, me gratte, me démange, m’irrite, m’enflamme… Et la milicienne flotte vers sa fin, dans l’air du matin.

Les rues sont encore vides.
Un geste rapide,
Un reflet de lame,
Pour punir une âme.

La voilà qui lève la tête, croise mon regard, s’arrête.
Je la salue, couteau tiré, main prête.

Un instant, tout bascule.
Les visages se superposent.
Maman est une milicienne,
La milicienne est maman,
Hallucination somnambule,
La douleur explose,
Souffrance ancienne,
Blessure d'antan.

Le sourire gentil du visage elfique,
Je le revois petit, sur les traits faméliques,
De Maya Grey, ma pauvre mère,
Depuis handicapée, destin amer.
Je ne peux frapper, c'est plus fort que moi.
Illusion hantée, maternel émoi.

Je me détourne, nous nous croisons,
Elle s'en va vers l'horizon.
Et de mon cœur jaillie
Coule de faiblesse
Une larme traîtresse
Sur ma joue transie

Le souvenir dix fois répété, au milieu de la nuit.
Par Azolth envoyé, comme une étoile luit.
Est-ce un présage ? Je dois m'éveiller,
Affronter le message, laissé sur l'oreiller.
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Erwin Gray
Kohrien
Empire de Kohr

le Dolink 8 Rastel du 1561ème cycle à 22h22

*** Erwin traversait la ville d'un pas rapide. ***


*** En passant sur la place où le gamin qu'il avait missionné lui avait dit avoir placardé son affiche, il vit que celle-ci n'y était plus. Quelqu'un l'avait arrachée.
Il ne s'arrêta pas, obsédé par le sombre pressentiment qui le taraudait depuis le réveil. ***


*** Le jeune homme loua un cheval et sortit de la ville à bride abattue, oppressé par un sentiment d'imminence irrépressible. Il arriva quelques heures plus tard à la ferme où était hébergée sa mère et frappa sèchement à la porte. La sueur glissait dans sa nuque, glaciale, et il avait l'estomac noué. Le sourire bonhomme d'Amélia Delval apparut bientôt dans l'encadrement. ***


-Oh, m'sieur Gray ! On a envoyé vous trouver à la ville ! Z'avez eu l'message ?

*** Quelque chose dans l'expression de la gentille bougresse épouvanta Erwin. ***


-Qu'est-ce qui s'est passé ? demanda-t-il brusquement.

*** Il n'attendit pas la réponse et entra dans la maison, bousculant la fermière de l'épaule. La voix de celle-ci résonna dans son dos. ***


-C'est vot' mamoune m'sieur... On sait pas...

*** Il ne l'écoutait déjà plus. Maya était allongée sur le canapé, près de la cheminée, livide, immobile. Ses cheveux de paille formaient un écrin pour le visage d'albâtre étonnamment... paisible. ***


-On sait pas c'qui s'est passé, j'vous jure... On l'a r'trouvée comme ça ce matin... Garic pense qu'elle s'est étouffée pendant la nuit, hein chéri ?
-Ouais, c'est ça,
approuva le vieux paysan qui buvait un coup de gnôle bien enfoncé dans son fauteuil, au milieu du salon.

*** Les deux continuèrent leur babillage obscène, mais Erwin n'y prêtait plus aucune attention. Il n'en avait pas besoin. Il avait compris. Et le voile noir de l'orage l'enveloppait déjà tout entier... ***


*** Erwin reprit conscience au milieu du salon. L'endroit avait comme traversé une tempête sans précédent. Les meubles étaient renversés, et des éclats de vaisselle gisaient partout, tâchés de sang. Les deux paysans étaient morts, l'un sur l'autre, leurs dépouilles ignobles avachies sur le fauteuil, les habits maculés d'eau-de-vie et de vin-de-mort. Le divan où dormait Maya était le seul endroit épargné de la pièce. L’œil du cyclone. La tempe du jeune homme le brûlait. Il y passa les doigts, et se rendit compte qu'elle s'ornait d'une éraflure de la taille de son index où grumelaient des caillots noirs. Erwin se massa la mâchoire, puis cracha par terre. ***


*** Il prit sa mère dans ses bras et la porta dehors. Dans un appentis, à côté de la basse-cour où couinaient pitoyablement les volatiles, il trouva une bêche. Ainsi équipé, il mena son cheval par la bride à l'écart, quelques centaines de pas plus loin, en bordure d'un bosquet de chênes. Il creusa... Longtemps... Et trancha à coups de bêche le dernier fil qui le retenait à la raison. Il déposa le corps de sa mère au fond de la tombe improvisée, incapable de pleurer, puis reboucha vigoureusement la cavité pour fuir le morbide visage accusateur avant de planter son outil de fossoyeur dans la terre meuble en guise de pierre tombale. Sa gorge serrée lui refusa l'épitaphe. ***


*** Quand il eut enterré sa mère et ses espoirs, il ne lui restait rien. Il retourna vers la ferme. La vision du bâtiment lui souleva le cœur. Cet endroit qui aurait dû être un havre de paix... Il l'abhorrait, tout son être le vomissait. Il fallait qu'il disparaisse. ***


*** Vingt-cinq ans de sa vie vaporisés en un claquement de doigts dans la farandole incandescente du brasier, engloutis par les flammes voraces. Erwin ne put détacher immédiatement son regard de l’incendie. La lueur orangée du feu et les craquements du bois sous l’effet de la chaleur le hantaient et ravivaient son désespoir. Il avait l’impression atroce que quelqu’un fouillait dans sa poitrine à mains nues pour en arracher le palpitant. Et puis... le néant, une sorte de profonde neurasthénie qui arrache son sens à l’existence.
Lorsqu'il s'en alla, écœuré, les flammes léchaient les murs de la maison et de petites volutes de fumée grimpaient en spirales noirâtres vers le ciel, où Maya Gray allait bientôt traverser la Mer de l'Oubli pour rejoindre le Panthéon des âmes. ***


*** Le feu allait certainement rameuter les voisins, aussi Erwin prit-il le parti de s'éloigner rapidement, reprenant le chemin de la ville. Il y entra par une porte différente de celle empruntée plus tôt et disparut dans le dédale des ruelles. Au levant, de grandes colonnes noires visibles au-dessus des remparts témoignaient du ballet flamboyant de ses douleurs. ***
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Erwin Gray
Kohrien
Empire de Kohr

le Dolink 15 Rastel du 1561ème cycle à 18h18

[Peu après l'incendie...]

L'avantage de débuter avec peu, c'est qu'on a beaucoup à gagner. Une étincelle d'espoir naît.

Un jour, on perd tout. La flammèche est soufflée en un instant.

Il n'y a plus rien à gagner...


*** Erwin erre dans les rues. Il ne sait plus depuis quand il n'a pas dormi. ***


*** La milice a accentué sa surveillance. Les patrouilles se succèdent, et il n'a pas latitude d'agir. Il déambule anéanti entre les maisons des nantis... Là, l'arrogance atteint son point culminant. Ici habitent les riches... Ceux qui ont réussi, sont quelqu'un, représentent quelque chose, ne partagent pas. Les aveugles qui oublient qu'à quelques lieues au sud, les miséreux rampent dans la fange. ***


*** Des cernes noires engloutissent ses yeux injectés de sang. Dominia est une jolie ville au printemps. Dans l'air flotte une senteur de pentecôte fleurie, l'ambiance joyeuse du renouveau. Il a dans les narines cendre et poussière, et la frénésie bienveillante de la cité a un goût de bile dans sa gorge aride. ***


*** Les façades calcaires immaculées des grands bâtiments resplendissent au soleil, le long des places aérées. Des ruines délabrées... Symboles d'un monde obsolète. Les pavés impeccablement agencés forment un désert stérile de terre noire et corrompue. Jamais plus tige frémissante ne sourdra d'un tel carcan. ***


*** Dans la grande cité, on croise beaucoup de gens. ***


*** Les enfants courent dans les rues, leur visage juvénile enténébré de solior, leurs prunelles brillantes d'espérance obscène. Qu'ils en profitent, proche est la décrépitude. Encore une poignée de cycles avant de subir de l'existence les vicissitudes. ***


*** Deux vieillards mal fagotés sortent en titubant d'un bistrot, bras dessus bras dessous, ricanant joyeusement, la bave aux lèvres, le teint rougeaud, l'haleine méphitique. Ils sont gras et laids, abîmés d'âge, limés de labeur, mais leurs gestes trahissent une complicité profonde, une tendresse véritable et une empathie déraisonnable. Pathétiques et grandioses. Deux âmes en déliquescence volontaire, nouées par une amitié toute-puissante. ***


*** Là, un passant à l'allure fière, dont le regard fuit dès qu'il en croise un autre. Tous ont quelque chose à cacher. Et souvent, c'est leur faiblesse. Cette fragilité affleurante, c'est la part d'enfance qu'ils enfouissent au plus profond. Par peur du jugement. Vanité... Tous seront jugés, passeront, putréfieront. ***


*** Dans les artères de la cité coule le flot des passants indifférents. Dans les veines d'Erwin se déverse à petites gouttes un poison acide. Il corrode sa volonté, ronge son chagrin, peu à peu, érode la haine sauvage et brutale d'avant, pour l'emplir d'un lac stagnant souillé de cynisme glacial. ***


*** On veut l'empêcher de rendre la justice... On protège des corrompus, des criminels... C'est intolérable... On veut jouer... Il sera inarrêtable... tant que le châtiment ne sera point prodigué. Maya ne saurait trouver la paix sans cela. ***


*** Il endurcit son cœur et prête un solennel serment d'inflexibilité. Puis il se rend au temple d'Azolth pour recommander son âme au Passeur.
***


…et encore moins à perdre.
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Erwin Gray
Kohrien
Empire de Kohr

le Mirion 30 Dilannel du 1561ème cycle à 23h41

[Seizième jour après l'incendie.]

*** Dans les sinueuses ruelles des bas-quartiers, même les murs bruissaient d'effervescence. Les rumeurs échappées de la bouche des passants arpentaient les trottoirs. On parlait d'émeute à l'ambassade, on désignait Ithoriens et Keldariens par des borborygmes vulgaires, sans discrimination. On chuchotait trahison et Garde Phoenix sans oser accoler les deux mots. A la sortie des tavernes imbibées, les poivrots rivalisaient de forfanterie. Parfois, une rixe éclatait entre qui se serait tenu le plus proche de l'ennemi et qui aurait atteint une armure d'une tomate trop mure. ***


Stupides ivrognes... se disait Erwin. Qu'est-ce qu'on s'en branle des Keldariens ? Voyez pas qu'l'Empire est pourri d'l'intérieur ? Par la pègre, la corruption et l'putain d'alcool qui vous étrille le cerveau. Keldar, c'est l'dieu de la justice, à c'qui paraît ? Bah, p'têtre qu'un peu plus de Keldar, ça ferait pas d'mal à cette ville.

*** La milice était sur les dents, tournant dans les rues comme un loup en cage. On avait rarement vu autant de patrouilles. ***


Les gens sont d'jà nerveux... Ils pensent qu'y vont les calmer avec leurs gesticulations ? Y s'pourrait bien qu'ça ait l'effet opposé.

*** En réalité, le jeune homme s'en moquait. Il restait obnubilé par sa vengeance. ***


Bertholt Roban, Zachary Rocrow, Eithalia Finuviel, Stan March et Korg Hersk. Ils sont encore là, quelque part. Non... Finuviel, c'est plié, ou presque. Sauf si l'autre me fait faux-bond. Non, c'tait une professionnelle... Compagnie Noire, qu'elle a dit. Ouais, mais j'en ai jamais entendu parler. Bah alors, c'est qu'y font bien leur boulot. Ou de l'enfumage taille Palais Impérial. Et tu fais quoi des pièces noires ? Ça pourrait être d'la merde achetée au marché, une grosse arnaque. Nan, j'pense que tu t'fais des idées, et puis c'est ta faute, si t'avais pas flanché au dernier moment, t'en serais pas là. J't'ai déjà dit, j'pouvais pas, elle ressemblait trop à maman. Ouais, mais maintenant elle est morte... S'pas faux, mais maintenant, y a d'la milice partout, et il m'en reste quatre à buter. Et faut qu'tu trouves l'adresse de c'type. Hein ? Ah, qu'est-ce qu'elle a dit déjà, Mandrack ? Exactement ; au boulot, feignasse. Et qu'est-ce que tu crois que j'fous ? Si j'suis au marché, c'est pas pour décortiquer les crevettes. Pour une fois... Ta gueule ! J'ai une idée... pour joindre l'utile à l'agréable.
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Erwin Gray
Kohrien
Empire de Kohr

le Lüdik 11 Joriamel du 1561ème cycle à 22h52

[Dix-septième jour après l'incendie.]

*** Ses emplettes finies, Erwin était passé chez le coiffeur, qui officiait également en tant que barbier, pour se refaire une beauté. Sept ékus plus tard, des cheveux courts, la barbe taillée en bouc, il était prêt.

Le lendemain, chez lui, dans cette bicoque un peu naze qu'il louait à un propriétaire aussi scrupuleux que regardant, c'est-à-dire très peu, il se regardait dans un morceau de miroir brisé. L'heure était venue, enfin ! Celle de dispenser le châtiment, de libérer quelques postes dans cette hiérarchie de la justice gangrenée. D'étancher cette soif qui lui brûlait le fond de la gorge depuis si longtemps... Depuis Max Carmond, qu'il avait saigné comme un porc au détour d'une ruelle. La mort de sa mère et l'incendie avaient mis la faim en arrière-plan, deux semaines durant, mais elle revenait sur le devant de la scène, plus dévorante que jamais.

Une lueur vorace passa brièvement dans le regard du jeune homme, et un frisson d'anticipation fit se hérisser les poils de ses avant-bras. Oui. Bientôt, il pourrait se délecter du sang corrompu d'un autre coupable.

Erwin se lava puis se teignit les cheveux, la barbe et les sourcils en brun. Le brou de noix qu'on lui avait vendu avait une efficacité saisissante. Quinze ékus bien dépensés. En se regardant dans la glace, il ne se reconnut pas. Il s'habilla de la nouvelle tunique achetée au marché, enfila ses bottes et son manteau. A sa ceinture, il accrocha une tabatière remplie, une pipe en bois, et un briquet à l'amadou. Il déchira plusieurs pans du drap noirci de son lit avec sa dague, puis cala l'arme contre son avant-bras gauche et enroula le tissu autour, encore et encore, jusqu'à ce que cela ressemble à un bandage autour d'une attelle. Par chance, l'arme avait une garde allongée, sans transversale, et une lame assez fine. On pouvait facilement confondre avec une tige métallique, sans un examen approfondi. Erwin s'arrangea pour que le nœud du bandage soit aisé à défaire, et situé au creux du coude. Il essaya deux ou trois fois de le défaire pour s'emparer rapidement de la garde et extraire la lame de sa cachette. Enfin, satisfait, il acheva de se grimer. Il mit un bandeau en biais sur sa tête, lui couvrant l'œil gauche, comme s'il avait été blessé, et rabattit sa capuche sur son visage.

Un dernier coup d’œil au miroir. Pas mal du tout. En face, un prêtre d'Azolth itinérant, fauché, en ayant bavé lors de son dernier périple. Bien. Restait à entrer. Pour cela, il lui fallait une excuse valable. Il se mit à réfléchir, glissa la bourse encore remplie de Salazar Dalvenor dans une poche intérieure de son manteau. Le tintement de l'or lui donna une idée. Il éclata de rire, seul dans le taudis. Oui, pourquoi pas après tout ?

Erwin sortit de chez lui et se rendit à longues enjambées jusqu'au parvis du Palais de Justice de Dominia, incandescent d'impatience. A droite du haut bâtiment à la porte ostensiblement ornée d'un aigle, le siège de la milice... Un nid de rats. Le berceau de la peste. Ces idiots ne se doutaient de rien, se croyaient à l'abri dans leur joli commissariat d'ivoire... Qu'ils continuent encore un peu leurs conneries, et l'émeute dont tous parlaient en ville deviendrait le cadet de leurs soucis. Au fronton du Palais, une devise : « Ordre et Sécurité, Empire et Prospérité ». Erwin serra les poings, un rictus haineux sur le visage. Sécurité ? Ordre ? Vraiment ? Ils ne manquaient pas d'audace... « Corruption généralisée, et vive l'Impunité », voilà ce qui aurait dû être affiché.

D'un pas décidé, il approcha d'un milicien planté devant la porte d'entrée du bâtiment, fier comme un Dominien, imbu de sa relative importance. Le jeune homme fit de son mieux pour adopter une diction à peu près convenable. ***


Salutations, mon brave ! Je m'appelle Jacques Kirac, prêtre d'Azolth. J'aimerais entrer, pour parler au magistrat Roban.
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Erwin Gray
Kohrien
Empire de Kohr

le Valkin 21 Tilomias du 1561ème cycle à 00h01

[Ailleurs au même endroit.]

Y m'regarde avec ce truc vicieux qu'seuls ceux qui se sont vautrés dans la fange peuvent reconnaître au premier coup d'mirette. C't'espèce de... comment on appelle ça ? De l'arrogance ? Nan, plutôt de l'indifférence. Ouais, c'est ça le terme. Les friqués qui s'promènent près du Trou ont la même lueur dans les yeux quand ils jettent une p'tite pièce au mendiant un peu collant. C'est pas d'la bonté. Le rictus au coin des lèvres, cette p'tite courbe vers le bas qu'on voit pas bien si on sait pas où r'garder, le bord des narines qui s'retrousse, un p'tit roulement d'la pupille... C'est rien, mais c'est tout. Chez les plus timides en tout cas. Les moins scrupuleux s'en foutent... Y te soupirent à la gueule, et ça a un vieux relent d'ékus. Mais y a pas que de l'indifférence. Non. Ça, au bout d'un moment, tu t'en branles, tu vis bien avec. T'es rien pour eux, y sont rien pour toi, fin de l'histoire. Là, y a plus... Y a du dégoût, en vrai, au fond d'eux, et ça s'transforme en mépris sur leur gueule. J'sais pas d'où ça vient. P'tête que quand y t'regardent, y voient quelqu'chose chez toi qui les fait penser à eux. Comme une glace qui tordrait la réalité. Bah ouais, j'crois qu'c'est exactement ça. Y s'disent que s'ils avaient eu un chouïa moins d'chance, bah y seraient à ta place aujourd'hui, à quémander à peine de quoi empêcher ta putain de peau de se décoller de tes os.

C'est pas qu'aux vêtements ou à la gueule du client... C't'un ensemble de choses. Y a la façon d'se tenir, déjà, le porc de tête, qu'ils appellent ça j'crois. J'vois pas bien l'rapport entre la tête et l'cochon, mais eux, ça doit leur parler, quand y font leurs banquets avec toute la bouffe et la boisson à s'en faire dégueuler d'indécence. Y a aussi la voix, l'accent, la manière de dire. Là, j'sais bien qu'suis pas l'magister de la faculté, mais j'lui ai causé convenablement, donc y a encore aut'chose. De l'orgueil, ouais, à tous les coups, mais là ça vient de lui. Il croit pt'être qu'c'est un putain d'exploit d'faire le planton d'vant un repaire de fripouilles toute la journée ? R'gardez-le, dans son uniforme de merde tout propre, tout cintré. Un imposteur, rien d'autre. Il sourit pas, mais c'est tout comme. Le gars m'a jugé avant qu'j'ouvre la bouche. Il fait pareil avec tout l'monde, s'il faut. T'as l'air campagnard, y te juge. T'es borgne ? Y te juge. T'as l'air pauvre ? Y te juge. T'as une putain de mèche de cheveux de travers ? Y te juge. Le gars est en bas d'l'échelle d'une sorte de taverne de brigands crapuleux qu'y z'appellent une institution, qu'y z'osent appeler justice, et y s'permet tout... C'est un sous-fifre, et y s'croit en devoir de juger tout l'monde.

J'pourrais tirer ma dague et le suriner là, devant tout l'monde. Ça le calmerait un peu d'se voir égorger comme ça, gratis, offert par la maison. Ça me démange. Mais non, faut rester calme et courtois comme y disent. Lui, c'est un pantin. Derrière, y a les autres qui tirent les ficelles. Bertholt Roban, c'est lui qu'y faut viser. Si on coupe la tête, la marionnette se casse la gueule. Et pis faut que j'arrive à trouver l'adresse de l'autre, comment qu'y s'appelle déjà ?, Man... Mandra quelqu'chose. Mandrack, ouais c'est ça. Donc ouais, reste tranquille, Erwin. Tu t'en fous. Tu souris, t'essaie d'causer correct, et tu rentres. Mais attends, et s'il est pas là le Roban, tu fais comment ? Bah... J'm'en fous, j'aviserai.
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Erwin Gray
Kohrien
Empire de Kohr

le Lüdik 13 Dilannel du 1562ème cycle à 00h51

[Plusieurs mois plus tard.]

Il est là, face à moi, avec sa bonne bouille de chien du système. On lui balance des restes quand les riches ont mangé, quelques ékus à la fin du mois, et il est là, impassible, tous les jours à son poste, avec sa lance et son uniforme. Un bon toutou. Et il me regarde dans les yeux, dégoulinant de condescendance...

Mon bon m'sieur Kirac, c'est pas comme ça que ça se passe. Si vous voulez voir un magistrat, il faut déposer plainte au siège de la milice d'abord. Ils examineront votre cas et vous donneront rendez-vous.




*** Depuis quelques mois, la scène repassait en boucle dans les rêves d'Erwin. Il se réveillait en sursaut, de rage, les draps froids et collants de sueur. Il n'avait pas eu de nouvelle de l'étrange personne rencontrée au Trou... Les rats continuaient à grouiller. Finuviel arpentait toujours les pavés de la capitale. ***


Compagnie noire mes couilles ! cria-t-il en frappant durement du poing sur le sol à côté de son matelas. Une larme lui grimpa aux yeux sous l'effet de la douleur. Qu'elle aille se faire foutre avec son message. Elle et son Mandrack. Trente ékus dépensés dans je sais pas quelle merde ! Putain de voleuse ! Si elle s'repointe dans l'coin, j'la plante.

*** Il avait faim. Un peu de pain mis de côté la veille trônait encore sur la table basse de la chambre. Il prit le morceau, déchira des dents un lambeau de mie rassis, se força à mastiquer l'immondice grêlée de tâches noires. Un gros rat sombre traversa la pièce. D'un geste, Erwin saisit le couteau délaissé à côté de la miche et le lança d'un geste fluide. La lame se ficha dans le bois avec un bruit sec. Du corps du rongeur décapité se mit à jaillir un bouillon rouge. L'assassin se leva, récupéra l'arme et se servit du tranchant pour écorcher l'animal. Il embrocha le bout de chair sanguinolente et descendit de chez lui pour le faire rôtir à la flamme d'une lampe. Il entreprit de grignoter le mets de fortune en rentrant chez lui.

Il avait encore faim. Toujours. Plusieurs mois avaient passé, sans atténuation. Bouffer du pain, du rat, des blattes grosses comme le pouce, rien n'y changeait. Ni ça, ni la pisse des tavernes. Il savait qu'il ne serait rassasié que de sang. Il n'était pas resté inactif, pendant tout ce temps. A force de guetter, il savait où habitaient la milicienne et le magistrat. Il lui manquait l'occasion d'agir. L'agitation avait été grande dans la capitale, même après le départ des Keldariens. L'émeute avait entraîné un renforcement des patrouilles. Parce qu'il fallait faire tenir tranquille le pauvre peuple, la plèbe réduite à boire au caniveau. Il était passé inaperçu, semblait-il. Mais impossible de faire quoi que ce soit dans ces conditions. Il avait rêvé de pouvoir entrer dans le Palais de parodie de justice, ce fameux jour, en ressortir joyeux après l'avoir fait flamber... Et ce foutu larbin l'en avait empêché.

La faim... C'en devenait douloureux. La haine croissait chaque jour un peu plus. Il aurait dû tuer la Finuviel ce jour là, la saigner en pleine rue, ç'aurait donné un beau spectacle aux mendiants. Il aurait dû égorger ce milicien sur le parvis... Entrer dans le temple de l'injustice et les massacrer tous, les faire périr dans un incendie grandiose, qu'ils s'époumonent de douleur, qu'ils maudissent leur existence, que leurs os deviennent cendre. Le bûcher des corrompus. Plus encore que la milicienne exsangue, ce feu aurait peut-être réveillé la ville. Mais non... Il avait été raisonnable. La voix du gentil garçon qu'il avait jadis été avait pris le dessus. S'il s'était enhardi alors, il aurait péri sans accomplir la quête sacrée qu'il s'était imposée, celle de rendre la justice à sa mère.

C'était intenable... Il avait l'estomac noué, une veine palpitante sur la tempe, les bras tremblants. La cadence du sang lui battait dans l'oreille. Il se mordit la main gauche pour la faire cesser, la sauvage mélodie primale du massacre. Un goût métallique lui monta dans la bouche, quelques gouttes de liquide carmin sourdaient de sa paume. Il ne pouvait plus attendre. L'heure était venue. Ce soir, quelqu'un rejoindrait le Passeur. ***
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Erwin Gray
Kohrien
Empire de Kohr

le Lüdik 13 Dilannel du 1562ème cycle à 21h55

[Le soir même.]

Qu'est-ce qui pousse le meurtier à l'erreur ? Est-ce l'impréparation ? L'imprudence ? Une sensation d'invincibilité ?

*** Erwin a passé la journée à s'apprêter. Le crépuscule advient. L'heure du chien, du loup. A sa rage bouillonnante s'est mêlée une curieuse appréhension, un frémissement joyeux d'anticipation. Il traîne dans la rue, une dague cachée dans la manche gauche de la tunique de prêtre qu'il espérait utiliser pour infiltrer le Palais de la Déraison. Peu à peu, les lumières du jour s'en vont fermer l’œil. Erwin va au Trou, commande une pinte de bière, en boit la moitié avant de quitter l'établissement, sa colère ravivée lorsqu'il pense à son paternel, cet être débile qui a préféré se noyer dans un breuvage aussi dégueulasse plutôt que d'affronter les avanies de la vie. Il a repris son déguisement de Jacques Kirac, le bandeau sur l’œil gauche et les cheveux colorés de brou de noix acheté dans l'après-midi au marché. ***


*** Les venelles se vident, l'obscurité tombe. Les bas quartiers, ceux qu'on ne voit pas même lorsque l'on s'y trouve, s'éveillent. Quelques patrouilles éparpillées font illusion, mais les tréfonds de la cité pourraient les engloutir sans qu'ils le sachent. Erwin adresse une prière au Passeur, mécaniquement, comme Maya le lui a inculqué à force de répétitions nocturnes. Il ne ressent pas le divin, la foi est absente, pourtant il est brûlant d'exaltation impatiente. Trois heures du matin... Il s'en va. ***


*** Le jeune homme traverse la ville d'un pas normal. Les efforts consentis pour maîtriser son rythme de marche lui font un début de migraine. Il passe pour un membre du clergé, la milice ne s'inquiète pas de la silhouette sombre qui s'évanouit au coin des rues. Un fantôme lancé pour en créer d'autres. Il va, fluide, ombre parmi les ombres, joue avec la lune, les arbres, les statues et les haies. Il ne se cache point, mais s'arrange pour flirter au bord de la nuit sur le sol. ***

***
Il arrive devant la porte de la résidence Roban. Une grande bâtisse blanche, blafarde dans la lune. Pas un rai lumineux ne passe par les grandes fenêtres de la cossue demeure. Au milieu des nouveaux quartiers riches, au nord-est de la capitale, où habitent ceux qui sont quelque chose, qui ont réussi et aiment l'afficher, le placarder sur la gueule des autres, plastronner indécemment. Une inspiration inutile. Comment pourrait-il se calmer, ralentir la chamade endiablée de son cœur ? La délivrance est là, derrière le battant de bois. ***


... ou la folie elle-même ?

*** Erwin tire sur la chaînette pour actionner la cloche. Le tintement résonne comme un vacarme dans le silence de la paisible nuit dominienne. Le jeune homme jette un regard à gauche et à droite pour vérifier qu'il est seul dans la rue. Des pas sourds, de l'autre côté. On ouvre la porte. Une domestique aux yeux rouges cernés, tirée du sommeil par le destin. Elle porte une main à sa bouche pour dissimuler un bâillement. L'invité l'observe un instant et sa colère enfle. Elle aussi, victime consentante, elle sert la corruption. Et elle comprend soudain que quelque chose ne tourne pas rond. Une lueur de terreur passe dans ses yeux. Elle n'a pas le temps. De rien. Erwin retire sa lame de la gorge poignardée, amortit la chute du corps, puis le traîne à l'intérieur avant que le sang ne salope le seuil. Il s'accroupit, se place un index devant les lèvres tandis que la domestique le regarde d'un œil effaré, pendant que sa vie lui dégouline entre les doigts. ***

-T'auras tout le temps de dormir maint'nant, murmure le bourreau.

*** Un rapide tour du rez-de-chaussée lui apprend que personne n'y dort. Erwin grimpe l'escalier, discrètement. En haut, un corridor percé de trois portes. Les chambres, vraisemblablement. L'une d'entre elles est ouverte, vide. Son occupante n'y remontera jamais. Une deuxième grince dans ses gonds mal huilés. ***

-Véronica ? Véronica ? Qui était-ce ? demande une voix féminine.
-La justice, m'dame.

*** En un bond, Erwin est sur elle, l'immobilise en profitant de la surprise. Elle se débat, dans l'encadrement de la porte. Son époux remue dans les draps et la pénombre. Le temps ne doit pas manquer. La lame glisse, affûtée, coupe un nouveau filament de vie. Une gerbe écarlate jaillit, macule le lit nuptial. L'assassin se jette sur le magistrat avant qu'il ne s'éveille tout à fait. ***

-Bertholt Roban, la justice te r'connaît coupable de corruption. Salue Azolth de ma part.
-Mais... qui...


*** Le jeune homme frappe, frappe, frappe encore, jusqu'à ce que le matelas soit imprégné de groseille. ***

-Avec les compliments de Maya Gray, répond-il à voix haute en crachant sur la dépouille.

*** Il sort sans un regard en arrière. Dans le couloir, rien ne bouge. Il va vers la troisième porte, l'ouvre. Un gamin haut comme quelques pommes lève les yeux vers lui. De beaux yeux bleus pleins d'espoir, sous une tignasse blonde et bouclée. ***

-Papa ?

*** Le temps ne doit pas manquer. L'effacement doit se poursuivre. La liste n'est pas complète. La justice pas encore rendue. Erwin n'hésite pas. Il tue. Un seul coup, dans le cœur. ***

-T'es comme moi, t'es pas né dans la bonne famille, p'tit gars, chuchote-t-il.

*** Il se rend alors compte de son acte. La voix étouffée de la raison refait surface. Il est saisi de nausée. Un dernier regard dans la pièce... Personne... Il quitte la demeure, referme calmement la porte d'entrée, et laisse le livide linceul de briques derrière lui. ***


*** Trois rues plus loin, il s'appuie contre un mur et vomit. Tout. Le pain, la viande de rat, la bile, et ses derniers relents de scrupules. Peut-être une patrouille de milice l'aperçoit-elle dans cet état, mais elle le prendra probablement pour un ivrogne perdu. Pas de crainte à avoir. Il s'éloigne en titubant en direction des bas quartiers. Il a tué un enfant. Il se sent... froid... vide... rempli d'un liquide noir et visqueux... et... euphorique. ***


*** Ce qu'il ne sait pas, c'est qu'il laisse derrière lui un témoin de première main. ***
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Erwin Gray
Kohrien
Empire de Kohr

le Malina 14 Dilannel du 1562ème cycle à 23h21

[Au petit matin, la même nuit.]

*** Le teint aussi blanc que la nuit passée, Erwin rentrait enfin chez lui. Il avait retiré son bandeau, glissé dans une poche de la tunique. Sa capuche rabattue dissimulait son expression aux passants. Cachait même les larmes qui lui glissaient sur les joues.

C'était fait. Et cela avait été facile. Surprise dans son lit, Eithalia Finuviel n'avait pas eu le temps de réagir. Seul un sifflement, un vilain gargouillis et les aboiements d'un chien errant étaient venus troubler la quiétude nocturne.

La dague de la justice avait œuvré promptement, efficacement. Sa main n'avait pas tremblé. Pas d'image maternelle résiduelle. Une détermination d'acier, dépourvue de sentiment.

Depuis, il pleurait. De joie. Des voluptueuses ondes de plaisir parcouraient ses tempes, effleuraient sa nuque. Sevré depuis trop longtemps, il retrouvait la douce sensation de satiété, du devoir accompli. Il ne sentait même pas la fatigue, seulement la complétude. Si quelqu'un avait pu voir sous le vêtement de bure, il aurait remarqué le rictus extatique qui parait la bouche du jeune homme.

Épuisé, Erwin se jeta sur son matelas mangé par les mites et grignoté par les rats, les yeux au plafond. Il leva une main devant son visage, déplia le pouce, l'index et le majeur.

Korg Hersk, l'orc responsable de la milice des bas quartiers, Zachary Rocrow, un de ses sbires, et Stan March, le traqueur chargé de l'enquête sur le viol de Maya Gray. Un, deux, trois. Il en restait trois... ***

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