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IDEO : Les Domaines Oubliés

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Tabatha - Chapitre 3 - Voyage vers Blancastel

Sur les routes de l'Empire
Les contrées d'Ideo : Parcourez les contrées d'Ideo, découvrez et contez ce qu'il se passe aux quatres coins de ces domaines oubliés...

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Information détaillées
Tabatha Defrancie
Aspirante Traqueuse
Empire de Kohr

le Malina 29 Logalios du 1562ème cycle à 16h23


Les filles d’Alyss



La petite troupe qui aidait Alyss sur le terrain de ses affaires avait été prévenue et était repartie vers Delnam.
Une douzaine de gaillards et treize femmes. Les hommes étaient des gros bras peu scrupuleux, et leur chef savait utiliser leurs compétences, comme leur violence.

Les femmes de la bande, elles, avaient toutes une histoire liée à Alyss. Il se disait que la voleuse les avait chacune aidé personnellement. Qu’elle les avait toutes, sorties d’une situation difficile. L’une était constamment battue par son homme buveur et violent, une autre s’était retrouvée endettée et réduite à la mendicité, et d’autres encore, avaient saisi la main tendue d’Alyss et s’étaient sorties de la prostitution. L’âge des « Files d’Alyss » allait de seize cycles à la quarantaine.

Il se disait qu’Alyss Timora avait goûté à toutes ses filles. Que chacune d’elles couchait avec sa patronne. Une chose était certaine. Les mâles de la bande étaient de simples mercenaires. Si Alyss Timora payait ses filles, et on parlait de sommes rondelettes, leurs rapports allaient au-delà de l’or. Chacune de ces donzelles se serait fait hacher menue pour sa patronne. Il y avait de la complicité, de l’amitié, du respect et même de l’amour dans les relations d’Alyss et de ses filles.

Ilga, œil de vipère, avait abattu sans sommations et sans l’accord de sa patronne, trois des hommes de mains d’un négociant qui avait lancé un contrat sur la tête d’Alyss Timora. Une semaine plus tard, toujours de sa propre initiative et jouant à un dangereux jeu de cache-cache avec les séides du négociant et avec la justice, Ilda plantait l’une de ses longues dagues recourbées, dans la lourde bedaine du négociant. La brune aux yeux d’or avait pleuré quand Alyss l’avait envoyée hors des frontières de l’Empire, le temps que cette histoire se tasse. Elle graisserait des pattes, trafiquerait les témoignages, payerait de droite et de gauche et sortirait Ilda des ennuis. Mais Ilda devait s’éloigner pour un temps. Sauver Ilda prit deux cycles et coûta une plaine caissette d’or.
Alyss avait ri au nez de ses concurrents qui se moquaient de ce gaspillage pour éviter la mort à l’un de ses hommes de mains.

— Pourquoi discutailler avec ces abrutis ? Ilda et vous autres, êtes ma famille. Je ferai la même chose pour chacune d’entre vous. Et puis maintenant, je connais le prix exact de ma vie ! Qui peut en dire autant ?

Le rire grave d’Alyss Timora avait résonné dans la pièce de sa maison de Delnam. Ce soir-là, treize filles, les larmes aux yeux, lui firent le serment de ne jamais la trahir.


En route pour Blancastel


Alyss jeta un morceau de bois dans le feu.

— Tu regrettes l’auberge d’Escania ?
— Absolument pas. J’aime beaucoup les nuits dehors. Je suis heureuse que tu aies décidé de m’accompagner à Blancastel. Le voyage est bien plus agréable avec toi à mes côtés. Je regrette seulement de ne rien avoir vu de la ville.
— Je disais ça parce que je te sens un peu tendue. Escania n’a aucun attrait. Je ne m’y suis jamais arrêtée pour une visite. C’est une ville à tradition militaire. Crois-moi ma jolie, tu n’as rien raté.

Tabatha but une gorgée de bouillon et farfouilla dans les braises pour raviver le feu.

— Tout va bien Alyss. Le voyage ne m’a pas paru si long avec toi à mes côtés. Je suis contente que tu m’accompagnes. J’ai hâte de découvrir la ville où ma mère a été Chambellan.
— Nous serons très bientôt aux pieds de la grande muraille. Je n’ai pas mis les pieds à Blancastel depuis trois cycles. Je me renseignerai sur les affaires de commerce. Peut-être trouverais-je de quoi m’occuper sur place. Investir dans une citée proche d’Ithoria pourrait être rentable.
— Bonne nuitée Alyss…


La missive d’Aliénor


— J’ai retrouvé ta mère il y a six cycles. Depuis, nous travaillons ensembles. Tu serais surprise de savoir le nombre de personnes qui recherchent ses conseils. Nous travaillons et nous enrichissons, ensembles.
— Et vous batifolez…
— Et nous batifolons, oui. Et nous sommes un peu amoureuses l’une de l’autre. En tout cas, moi je le suis.
— Elle l’est également. Enfin je crois, elle dit qu’elle tient à toi.
— Tout comme je suis déjà très attachée à toi Tab… J’avoue que je suis un peu perdue…
— Et moi donc…
— Profitons de l’instant ma jolie… J’ai toujours admiré ta mère. Je l’aime comme une amie chère et je suis amoureuse quand je suis dans ses bras. J’ai envie de toi et tu m’ouvres tes bras ! Quel mal y a-t-il à cela ?
— Aucun… S’il ne s’agissait pas de ma mère.
— Tu as sa bénédiction non ? Tout comme j’ai la sienne !

Le matin même, Tabatha n’y tenant plus, écrivait à sa mère. Elle fut directe et franche, expliquant qu’elle avait succombé au charme d’Alyss. Après avoir hésité, elle avoua qu’elle connaissait les liens qui unissaient Alyss et sa mère. Elle avait honte et regrettait d’avoir si mal agit. Elle avait honte d’elle-même.
Aliénor Defrancie lui avait répondu dans l’instant. Elle savait qu’Alyss lui plairait. Aliénor les laissaient toutes deux libres de leurs actes, et n’en voulaient ni à l’une, ni à l’autre. Après l’habituel « Je t’aime ma fille » Tabatha se sentit rougir et proche des larmes. La magicienne s’adressait à elle comme elle ne l’avait jamais fait.

Maintenant tu es une femme. Je suis heureuse que tu aies découvert l’amour avec Alyss. Quand je parle d’amour, tu auras compris que je parle de plaisir et non de sentiments. Si je ne suis aucunement jalouse, je tiens à Alyss. Si sentiments entre vous, il y a, nous en débattrons plus tard.
Que les choses soient très claires. J’ai été très amoureuse de ton père. Le fait que tout comme toi, j’ai connu l’amour d’une femme, n’est en rien lié à un sentiment d’échec avec cet homme ou avec les hommes en général. C’est ainsi, et ni toi ni moi, n’y pouvons quelque chose. Et puis nous parlons d’Alyss. C’est quelqu’un de très spécial. Pourtant, et sans te commander, je pense qu’il serait souhaitable que tu connaisses l’amour des hommes. Ainsi, un choix te sera possible. Ou tu choisiras de profiter de ta chance d’apprécier les deux sexes.
Tabatha imagina sa mère à l’instant où elle noircissait d’encre son parchemin. Ses grands yeux verts pétillants de malice et un sourire désarmant aux lèvres. Elle prenait soin de conseiller son enfant au mieux en expliquant les choses avec un certain sens de l’humour.

— Je ne l’ai jamais vu avec un homme. Je ne lui connais aucun amant. Bien sûr, je pensais que peut-être, durant ses absences, elle rencontrait quelqu’un. Et j’apprends que tu es sa maîtresse. Une femme… Et je m’affole de te désirer et craque comme une idiote pour tes charmes. C’est difficile pour moi c’est tout. Et maintenant, Je n’en parlerai plus. C’est promis…
— Parlons-en au contraire ! Je suis sa maîtresse quand je suis avec elle. Je suis aujourd’hui ta maîtresse. Je n’ai aucune idée de la vie amoureuse d’Aliénor quand je ne suis pas là. Comme elle ne sait rien de la mienne. C’est très bien ainsi. Pour l’instant…
— Pour l’instant ?
— Oui… Toi, tu es jeune. Je resterai pour toi la toute première. Peut-être tomberas-tu amoureuse d’une autre femme. Un homme saura peut-être t’émouvoir qui sait ? Non ?

Tabatha avait du mal à contenir la fougue de sa jument. Contrairement au calme étalon, Ambre voulait un peu d’action.

— Je n’y pense pas… Il y a toi ! Je découvre tant de choses. Je ne sais pas comment réagir. Et il y a… Le sentiment de trahir ma mère. C’est bien assez !
— Son message est clair. Elle ne se sent pas le moins du monde trahie ! Ni par toi, ni par moi ! Et je le savais. Je n’allais pas te faire des confidences non ?
— Tu aurais dû !
— Ah oui ? Veux-tu savoir ce que préfère ta mère ? Où elle aime que je pose mes doigts, ma bouche ?
— Délémia ! Tais-toi ! Et cela n’a rien à voir…
— Evidemment que si ! Que voulais tu que je te dise ? Ne t’inquiète pas ma jolie, nous pouvons baiser tranquilles, ta mère n’est pas jalouse. Que ta mère ne soit pas jalouse est son intimité. Que je le sache démontre que nous sommes intimes. Je n’allais pas dévoiler son intimité. Surtout à sa fille !

Alyss était des plus sérieuses ce qui était assez rare pour que Tabatha la sache préoccupée.

— Oui… Je comprends.
— Tout comme je savais que la magicienne ne nous en voudrait pas, je savais qu’elle bougerait enfin ses fesses.
— Voilà autre chose…

Cette fois, Alyss se laissa aller à un petit rire.

— Si elle n’est pas jalouse, elle vient d’être bousculée notre magicienne. C’est la première fois qu’elle se trouve devant le fait accompli. Je couche avec une autre femme. Et que ce soit toi, ne doit pas la ravir, c’est certain. Mais ce n’est pas le sujet. Quand je serai près d’elle, je devrai avoir choisi. Sa réaction montre qu’elle, s’est enfin décidée.

Aliénor Defrancie avait écrit à Alyss. Là encore, elle avait été très claire. Quand Alyss rejoindrait Aliénor, des choix les concernant toutes trois, seraient à faire. Des décisions seraient à prendre. Pour l’heure, Aliénor ne tiendrait rigueur à aucune des deux femmes de leur liaison. Tabatha et la voleuse avaient échangé leurs missives, décidant de ne rien se cacher. Les choses étaient mieux ainsi.

— Délémia ! Elle doit m’en vouloir…
— Non. Elle te l’aurait dit. Mais je dirai que cela ne l’enchante pas. Un comble pour une mage non ?

Si Tabatha ne sourit pas, force était de constater que la belle Alyss retrouvait sa bonne humeur.

— Si un jour ta mère et moi franchissions le pas et décidions de vivre ensembles… Que ferais-tu ?

Tabatha sentait ses joues la brûler.

— Rien… Je ne ferai rien du tout. Vous en avez parlé ?

Alyss fixait la traqueuse avec un air interrogateur. Ses yeux dorés semblaient emplis de doute.

— Vraiment ? Tu ne ferais rien ?
— Je suis sincèrement très attirée par toi. Même si pour le moment, je préfère que nous n’allions pas plus loin. Tu m’as donné beaucoup de plaisir. Tu m’as…
— Je t’ai fait l’amour et j’ai pris grand soin à tout te faire connaitre. Et tu as tout aimé. C’était un plaisir pour moi ma belle.
— Oui… Tu as été parfaite. Est-ce que je suis amoureuse de toi ? Je n’en sais rien. Alors si ma mère et toi… Je prendrai sur moi et m’effacerai. Amoureuse ou non. Je serai heureuse pour vous deux.
— Nous en avions parlé… Nous vieillissons la magicienne et moi. Rien de formel mais oui, nous en avions parlé… Et bientôt, nous en reparlerons !

Ambre broncha et la traqueuse comprit qu’il lui faudrait vite laisser la bride à la jument.

— Pourquoi appelles-tu ma mère la magicienne ? Nous sommes très nombreux à pratiquer la magie, non ?
Les yeux dorés se firent moqueurs.
— Oh oui… Magie divine, magie profane… Nous sommes des porteurs de livres, c’est vrai !
— Tu sembles en douter… Allez crache le morceau ma jolie !

Tabatha avait pris une voix plus grave, singeant la voleuse et sa manière de parler.

— Tu es mage mais très jeune ma jolie. J’ai connu de grands mages. Mais personne comme ta mère. Et ce n’est pas moi qui l’appelle ainsi. Tout le monde l’appelait « la magicienne ».
— Elle ne me parle jamais d’elle… J’ai souvent eu envie de lui faire cracher le morceau pourtant. Raconte-moi ma jolie !

Tabatha souriait.

— J’ai vu ta mère en plein combat… Nous étions tombés sur un groupe bien connu, réunissant les pires échantillons des races d’Idéo. Elfes fanatiques, orques assoiffés de sang et humains aux plus bas instincts. Et ce ramassis d’ordures nous était tombé dessus en pleine nuit. Ils voulaient de l’or et du sang. Ils n’ont eu que du sang. Le leur…

Alyss s’était interrompue, flattant l’encolure d’Azor et ne semblait pas désireuse de continuer.

— Allez ! Raconte

La voleuse soupira, resta à regarder loin devant elle et désigna l’Est du doigt.

— Tu vois ce grand arbre là-bas ?

Sans attendre de réponse, Alyss continua.

— C’est un petit pré tranquille. J’ai faim…
— Oui. Moi aussi j’ai faim. Je ferai galoper Ambre et nous ferons une halte. Alors… Raconte ! C’était une grande bataille ?

Alyss approcha l’étalon de la jument et se baissa vers Tabatha.

— J’ai faim de toi aussi. D’abord tu me donneras du plaisir et nous nous reposerons en mangeant. Je raconte mon histoire à la condition d’être rassurée sur mon envie de toi. Je te demande simplement, de revenir sur ta décision.

La traqueuse était bouche bée.

— Tu ne peux pas me faire ça ? Tu étais d’accord pour que…
— J’en ai trop envie ! Je suis une femme d’affaires et je marchande...

Au fortin, le calme du début de matinée avait été troublé par les soupirs et les gémissements de Tabatha. Puis, la traqueuse s’était repliée sur elle-même. Elle avait eu honte. Alyss, déçue, avait dû se passer de plaisir. Bien que frustrée, elle comprenait parfaitement la réaction de la jeune femme. Depuis, les jours étaient passés sans que rien ne se passe entre les deux femmes.

— Je n’y arriverais pas Alyss… C’est tout simplement parce que…
— Aliénor… J’ai bien compris. Une unique fois Tab ! Fais-moi l’amour une unique fois. Ensuite, je te promets de ne plus insister. J’ai terriblement envie de tes caresses. Ça n’a rien d’un simple caprice ou d’une bête envie. Je tremble de désir comme une gamine à l’idée de ton corps contre le mien. Je ne mens pas et tu le sais.

Tabatha paraissait soudainement abattue.

— Non vraiment Alyss… Je ne veux pas. Et d’ailleurs, je ne saurai pas m’y prendre… N’insiste pas Alyss. Je suis désolée.


La voleuse resta muette un long moment, se contentant de regarder devant elle.

— Je comprends… Tant pis pour moi. Il faudra pourtant que tu saches t’y prendre avec la prochaine qui aura envie de toi. Plutôt que te contorsionner les yeux fermés par le plaisir, de gémir et de crier… Tu aurais mieux fait de regarder ce que je faisais… Je crois avoir été à la hauteur de tes attentes !

Un long moment, seul, le martellement de sabots des chevaux sur la pierre de la route, troubla le silence.

— Pardonne-moi Tab… Je suis trop bête. Fait ton petit galop et nous nous arrêterons pour nous restaurer. Et je te raconterai cette grande bataille en mangeant.
— Je vais galoper jusqu’à ce pré… Ambre n’en peux plus d’attendre.

Tabatha venait de rompre un interminable silence et le ton un peu forcé de sa voix attrista la voleuse.

— En fait… Je suis affamée… Je t’attendrai sur place et quand tu arriveras… Je me goinfrerai de toi…

Alyss jeta un regard curieux vers la jeune femme.

— Non Tab… Tu n’as pas à te forcer. J’ai été idiote… Je n’aurai pas…
— Je sais parfaitement où tu as posé tes doigts… Où ta bouche m’a embrassée… Et j’en ai encore envie… Depuis que je suis levée, j’ai envie de toi. Mais je ne veux pas profiter de toi. Alors je te donnerai du plaisir pour avoir droit au mien. Ensuite… Nous ferons l’amour.

Tabatha bougea et sa main s’engouffra dans le généreux décolleté de la large chemise blanche d’Alyss.

— Tab…
— Soit tu as froid… Soit tu brûles d’excitation Alyss.
— Je n’ai jamais froid…
— Ne lambine pas en chemin la voleuse !

Un léger coup des talons suffit et la jument hennit en s’élançant en avant. Alyss, souriante, regarda sa compagne s’éloigner au galop.


Une grande bataille


Alyss, le dos collé au tronc de l’arbre, écrivait. Elle avait quelques soucis d’affaires à régler. Tabatha, le corps allongé sur l’herbe, la tête posée sur les cuisses d’Alyss, regardait le ciel en mâchonnant une brindille de bois. Repue d’amour et de gibier, la traqueuse pensait à Blancastel. La blanche citée comme la nommaient certains. Pour Tabatha, Blancastel était avant tout, la citée de sa mère. Bientôt, Alyss et elle passeraient la grande muraille. De nombreuses histoires se colportaient sur cet endroit. On l’appelait, le cimetière des domaines oubliés. Elle verrait enfin ces murs, de ses propres yeux.

— J’espère que ces imbéciles me paieront ce qu’ils doivent…

La voleuse ne gérait certainement pas des affaires toutes légales. Tabatha en était persuadée. Cela ne la regardait pas mais elle s’inquiétait un peu pour Alyss. La blonde tapota les fesses de son allutrus pour attirer son attention et lui tendit sa missive. Puis, sa main fourragea dans la chevelure de jais de sa compagne.

— Il est temps que je te raconte cette grande bataille. C’est une longue histoire mais j’ai envie de profiter de cette halte. Bavasser à cheval n’est pas aussi agréable que te narrer une aventure en te caressant les cheveux.
— Et t’écouter, tranquillement allongée sur l’herbe avec tes doigts sur moi… Est bien plus agréable que tendre l’oreille en chevauchant.
— Alors j’en suis ravie. Prenons le temps de vivre ma belle.

Alyss poussa un soupir et prit une profonde inspiration.

— Je venais, tout comme ta mère, de fêter mes trente cycles. Quelques amis et moi faisions route vers Dalashinn pour… Pour affaires dirons-nous… Par pur hasard, je retrouvais Aliénor aux abords de Delnam. Nous nous connaissions depuis cinq cycles et étions devenues amies. Elle venait de prendre à charge, la mairie de Blancastel… Elle a accepté de bonne grâce de partager notre feu de camp. Un hasard salvateur, que ne n’ai jamais cessé de remercier.

Tabatha ne disait mot, les yeux levés vers le visage de la voleuse. Celle-ci lui sourit et reprit son récit de sa belle voix grave.

— En fait… Cette nuit-là n’a rien eu d’une grande bataille. C’était une boucherie sanguinolente. Une escarmouche sanglante. Un combat sans merci, comme tant d’autres...

C’était uniquement, la présence d’Aliénor Defrancie qui en avait fait un récit que l’on pouvait presque rendre poétique. Donner une forme de lyrisme à l’horreur n’est pas donné à tout le monde. Pourtant, Aliénor rendait la chose possible. L’on pouvait raconter cette nuit ensanglantée, comme on narre un poème. Une banale escarmouche violente et sans pitié devenue une véritable épopée guerrière, de par la présence d’une femme. Une mage. LA magicienne.

Des cris hargneux et des cliquetis métalliques avaient avertis Alyss et sa petite troupe. Sûrs de leur force et de leur supériorité numérique, les assaillants n’avaient pas perdu de temps avec la prudence. Le combat à peine engagé, la voleuse comprenait qu’ils combattraient à un contre trois. Sept femmes contre une bonne vingtaine de pourritures, assoiffées de violence et de sang.

Déjà, Alyss avait vu Ilda tomber et sauver sa vie in-extrémis d’une roulade sur ses arrières. Livia avait poussé un cri de douleur et reculait, l’épée levée vers trois attaquants qui voulaient en découdre. Astrid, Zuléma et Donis étaient cernées par des elfes armés de longues dagues effilées, et se défendaient en hurlant de rage.

Alyss un peu en retrait et ignorée des assaillants, s’était décidée en souriant tristement. C’était une belle nuit pour mourir. Elle ne laisserait pas ses filles en profiter seules. Sa dague fila vers un dos musculeux et ce fut le premier mort.
Un second orque furieux s’élançait déjà vers elle et Alyss esquiva la large lame de sa hache de puissance. Le haut du manche de l’arme percuta pourtant son épaule avec une force inouïe. La voleuse ne put que pousser un cri de douleur et s’affaler sur le sol, songeant que déjà, tout était fini.

Elle releva les yeux vers celui qui lui prendrait sa vie. Une femme se dressait entre l’hâbreboisien et elle. Aliénor. Les plis de sa sempiternelle robe verte semblaient doucement flotter autour de son corps. Aliénor eut un mouvement de la main et Alyss l’entendit invoquer son Dieu.

— Aldménir ! Entends-moi !

Le long bâton blanc d'Aliénor sembla un instant luire dans la nuit. Puis il parut s’enflammer. Une lueur immaculée illumina bientôt l’obscurité. Alyss tenta de se relever mais elle ne le put pas. Sa tête bourdonnait et elle souffrait atrocement. Il lui semblait que son corps était disloqué.
Celle qui était devenue son amie, fit tournoyer son bâton et l’orque laissa choir sa lourde hache qui tomba à terre avec un bruit mat. Le bâton tournoya encore et l’autre poussa un cri de douleur. L’orque se prit le visage à deux mains en reculant.

Alors, ce que longtemps, Alyss prit pour un rêve éveillé, débuta.
Aliénor Defrancie, s’agenouilla et sa main se figea au-dessus de sa poitrine. Puis, la magicienne la regarda. Elle souriait. Alyss sentit une douce chaleur monter en elle et lentement, baigner son corps. Le rêve éveillé la clouait sur le sol.
Une douce mélopée monta dans la nuit, puis la voix d’Aliénor se fit plus intense. Elle chantait. Une mélodie qui transporta la voleuse. Elle prit doucement les doigts de la magicienne et repoussa sa main. Elle devait se relever. Se relever et se battre. Aliénor, souriante, cessa de chanter.

— Tu n’es pas prête… Je te dirai…

A nouveau la voix douce et pourtant si forte, s’éleva dans la nuit. Alyss entendait les armes s’entrechoquer. Elle entendit le rire d’Ilda et porta son regard vers l’endroit où elle l’avait vu combattre. Ilda virevoltait, comme dédoublée. C’était comme si, une sœur jumelle se battait aux côtés de la jeune femme. Deux corps ennemis gisaient à ses pieds.

Ses filles criaient, s’encourageaient et s’étaient regroupées. Elles combattaient ensembles. Elles bougeaient ensembles, allant d’un adversaire à un autre à une vitesse folle. Elles ne faisaient plus qu’une.
Un elfe frappa et Zuléma fut touchée. Mince et de petite taille, la toute jeune Zuléma se recroquevilla sur elle-même, puis se redressa lentement. Son adversaire poussa un grand cri de douleur et chancela. Châtiment. Le plus puissant des sorts de protection avait fait son œuvre.

— Alyss ! Maintenant !

La voix d’Aliénor fit se lever la voleuse. Alyss se souvenait avoir pensé qu’elle n’aurait pas pu résister à l’appel d’Aliénor.
Une force en marche. Une force qui la poussait malgré elle. La magicienne était comme statufiée. Alyss resta immobile, toute son attention portée sur le visage de son amie. Elle n’en croyait pas ses yeux. Elle aurait pu déterminer l’instant exact où la magie quittait le réceptacle qu’était devenue la magicienne. Pourtant, le comportement d’Aliénor ne donnait aucun indice sur ce qu’elle accomplissait. Mineurs ou puissants, les sorts fusaient sans que l’on puisse être certain qu’ils émanaient de sa personne.
La magicienne chantonnait, un vague sourire aux lèvres, tandis qu’elle œuvrait pour son groupe.
L’index d’Aliénor effleura la voleuse et Alyss poussa un long soupir. Plénitude. C’était comme un souffle bienfaisant qui submergeait son corps et son âme. Le visage d’Aliénor Defrancie n’avait rien révélé de l’effort fourni dans l’accomplissement d’une telle magie. Pas la moindre ride ne traduisait une concentration quelconque. Pas d’inspiration qui démontrait un semblant de fatigue. Le souffle de la belle Aliénor était calme et régulier. Aucun voile du à la tension ne ternissait le regard émeraude, que la magicienne venait de poser sur elle. A croire qu’Aliénor Defrancie se contentait de contempler la nuit alentour.

A sa gauche, un cri de stupéfaction attira l’attention d’Alyss. Un homme atterré restait comme pétrifié. Astrid qu’il combattait avec hargne semblait s’être évaporée. Elle réapparut subitement dans le dos de l’autre. Sa lame trouva son chemin et l’homme s’effondra en râlant.

Des grognements furieux firent se détourner Alyss de la scène. La voleuse, soulagée par le combat mené par Astrid, fonça vers Donis qui paraissait blessée. Elle fut stupéfaite que les grognements de rage soient lancés par un sanglier venu d’on ne savait où. L’énorme animal semblait enragé et déchiquetait les chairs des cuisses d’un elfe, de ses puissantes canines. L’elfe devait souffrir le martyr mais il ne criait pas. Ne hurlait pas. Peut-être que l’horreur ou la stupeur, le rendaient muet.

Il semblait à Alyss qu’elle ne foulait plus l’herbe drue de la clairière. Elle avait l’impression de survoler la terre. Elle tua l’elfe d’un ample coup de son épée longue, lui ouvrant la cage thoracique et fracassant ses côtes, d’une unique passe. Un geste d’une précision meurtrière et donné avec une force inconcevable. Pour Alyss, c’était un geste presque désinvolte. Le charisme de la magicienne rendait toute chose facile. Des plantes aux larges feuilles jaillirent du sol et s’enroulèrent autour de Donis qui, mains jointes sur sa hanche, gémissait à voix basse. La femme fut très vite emprisonnée par la végétation. Aliénor la mettait à l’abri dans un cocon protecteur. Le sanglier grogna et Alyss baissa les yeux. La bête lui jeta un coup d'œil furibond, recula, puis sans cesser de grogner, s’enfonça dans la nuit, retournant d’où il était venu. Etait-ce encore la magie d’Aliénor ? Le sort ami de la forêt ou un autre rêve ?

Un rapide regard circulaire montra à Alyss l’ampleur des pouvoirs de la magicienne. Elle soignait, protégeait et attaquait, sans même bouger un cil. Seules, ses filles criaient ou parlaient. Leurs adversaires étaient muets. Altération. Silence. Aucun d’eux ne pouvait lancer un sort, quel qui soit. Aliénor y avait veillé. Alyss vit deux orques se frotter les yeux. Altération. Cécité. Ses filles paraissaient plus en forme qu’avant l’attaque. Vives, agiles et pleines de fougue. Protection et Vitalité. Régénération. Résistance. Vigueur. Vitesse. Agilité. Là encore, c’était le travail d’Aliénor.

La voleuse évalua la bataille. Certains de leurs agresseurs étaient morts et d’autres s’étaient enfouis. Derrière elle, Alyss entendit un cri.
Deux orques, un elfe mince comme une liane et un homme bâti comme une armoire ithorienne, cernaient la magicienne. C’étaient les derniers de leurs agresseurs. Ils se contentaient de tourner autour d’Aliénor, comme indécis. Le plus massif des orques fit un pas vers la magicienne et leva son énorme marteau de guerre.

Alyss se précipita vers son amie et s’interposa entre ses ennemis et Aliénor. Elle ferait rempart de son corps. Elle donnerait sa vie mais sauverait son amie.
L’espace d’un bref instant, Alyss se sentit mal. Puis, une terreur primitive s’empara d’elle sans qu’elle ne comprenne ce qui lui arrivait. Elle se détourna et jeta un regard affolé vers Aliénor Defrancie. La magicienne n’était plus elle-même.

Sa charmante robe d’un vert tendre n’existait plus. Des haillons plus noirs que la nuit, l’habillaient, laissant ses seins nus, maigres mamelles pendantes comme des outres vidées, Son bâton n’était rien d’autre qu’une gigantesque racine noircie, noueuse et épineuse. Aliénor elle-même n’était plus la charmante et belle magicienne qu’elle connaissait si bien. Sa magnifique chevelure de jais indisciplinée n’existait plus. De rares mèches grise lui laissaient le crâne nu et pendouillaient lamentablement sur son visage émacié et ridé comme une vieille pomme d’hiver. La magicienne poussa un ricanement glaçant et ouvrit une bouche édentée. Alyss croisa un regard noir comme les enfers et une voix sèche et sifflante troua le silence qui s’était abattu sur le combat. Une voix qui se fit rocailleuse avant de devenir assourdissante.

— Craignez ma colère ! Craignez celle qui va vous anéantir


Alyss vit les rictus de haine et de rage des ordures qui leur faisait face, se muer en d’odieuses grimaces de peur.
La voleuse cligna des yeux. Aliénor, son Aliénor était revenue. Sa voix mélodieuse monta d’un ton.

— Craignez-moi ! Craignez-moi et fuyez avant que mon courroux ne prenne vos misérables vies.

Un cri de terreur pure fit tressaillir Alyss. Il provenait des gorges des ordures qui reculaient comme un seul homme. Un cri abject expulsé à l’unisson par des êtres proches de mourir de peur. Et c’était son Aliénor qui avait parlé. Pas l’autre. Pas l’horreur en haillons. Alyss n’y comprenait plus rien.

— Je suis un peu fatiguée… Je n’ai pas pu empêcher que tu subisses le contrecoup d’Effroi. Tu étais trop proche Alyss… Je suis désolée…

Des cris encore. Hargne, colère et douleur.
Un regard d’Alyss lui appris que ses filles n’avaient pas la pitié d’Aliénor. Elles avaient tué la racaille sans que l’un d’eux n’esquisse un geste de défense. Oui, ils étaient presque morts de peur.

Alyss s’approcha de la magicienne, la fixant d’un air dubitatif.

— Tu… Tu es un peu fatiguée…

Le sourire d’Aliénor éclaira les ombres alentours.

— Oui… J’ai même failli m’évanouir… Mais tout va bien maintenant.

La voleuse tourna autour de son amie et regarda tour à tour ses filles. Seule, Donis était blessée et ce n’était pas si grave. Alyss éprouvait bien plus que du soulagement. Elle se tourna vers la magicienne et plongea l’or de son regard, dans l’émeraude de celui d’Aliénor Defrancie.

— Tu es fatiguée… Tu as faillis tourner de l’œil. Vous l’entendez les filles ?

Le ton moqueur de la voleuse ne fit pas flancher le charmant sourire de la magicienne. Les filles elles, se sentirent brusquement mal à l’aise.

— Nous avons défendu notre peau comme des diablesses ! Nous avons été blessées ! J’ai même papoté un brin, avec un gigantesque sanglier en rogne… Et toi… Toi… Tu es un peu fatiguée !

Aliénor, sans quitter la voleuse des yeux, laissa échapper un « Juste un peu » hésitant, accompagné d’une moue d’excuse.

— C’est certainement de rester debout et immobile comme un épouvantail à corbeaux, pendant que tes copines sauvaient ton joli cul, qui t’a crevée ! Non… Je mens ! Tu as bougé ton petit doigt ! Tu m’as touché une fois ! Tu m’étonnes que tu sois flapie ma belle !

Les filles restaient coites, sans comprendre ce qui arrivait à leur chef.

— C’était mon index…

Aliénor soupira et leva son index en l’air. Le geste d’une petite fille timide prise en faute et s’excusant d’on ne savait quelle erreur.
Le rire grave d’Alyss avait troué la nuit et déclenché celui de ses filles. Elles s’étaient approchées et entouraient la voleuse et la magicienne.

— Délémia ! Tu es… Tu es incroyable. Jamais… Jamais je n’ai vu une telle force. Nous te devons toutes une vie Aliénor.


Carpe diem

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