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IDEO : Les Domaines Oubliés

115 Joueurs sur Ideo (4371 inscrits) : 58 humains (2256), 27 elfes (1371), 30 orcs (744) | 7 joueurs connectés | Liste des joueurs | IDEO V3.1.0

Hantés

Le Monde des Rêves : Les rêves sont un moyen d'échapper à la réalité quotidienne. On peut rencontrer d'autres rêveurs dans le monde des rêves, mais ces rencontres floues, si elles sont parfois enrichissantes n'ont jamais valeur de communication. Pas de diplomatie ni de serments ici car les rêves sont avant tout ... des rêves.

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Calmacil Malloréor
Kohrien,Émissaire de Délémia,Ambassadeur Intérimaire
Empire de Kohr

le Dolink 6 Logalios du 1556ème cycle à 17h24

Je m'endors, et mes sens s'en vont petit à petit. Le repos brise le flux de sensations et de sentiments qui m'étreint et me brouille. C'est dans le sommeil qu'une idée brillante surgit parfois du néant, libre de la corruption et du bruit de l'esprit en éveil.

Peut-on dire que l'on sent le vide ? Pourtant, au loin, je sens comme une odeur musquée, qui parcourt l'air comme un serpent qui se glisse sous les feuilles d'une forêt: tantôt elle étouffe, prend à la gorge, tantôt elle disparait, mais sa menace demeure.

Quand tout est noir, voit-on quand même ? Dans ce néant, ce chaos, mes sens me jouent des tours. Comme lorsqu'on regarde le Solior à travers ses paupières fermées, je crois distinguer d'étranges lueurs, rouges et dorées, chatoyantes et sourdes à la fois, qui disparaissent quand on les fixe.

Entend-on le silence ? Le silence, sans doute pas; mais les oreilles inventent au silence des bruits dont on doute de l'existence: j'entends comme un rire, au loin. Je te tends l'oreille, je n'entends rien. J'entends comme un ronflement de contrebasse, parfois. Je concentre mon attention, je ne le discerne plus.

Ces sens trompeurs sont ceux du monde du sommeil. Notre esprit déteste le vide et le remplit d'illusions personnelles, de souvenirs mélangés, reconstituées, digérés. Je maudits ma vie et ma journée, qui cherchent à envahir jusqu'à la sérénité du néant, du sommeil, dont j'ai pourtant autant besoin que d'air. Dans le secret de mon esprit, j'essaie de me recroqueviller autour d'un corps inexistant; de me boucher les oreilles, si j'en ai; de rabaisser mes paupières oniriques. Mais, d'un coup, je sens mon esprit se fendre, comme à chaque rêve qui m'agresse et m'aspire.

Hébété, je suis au milieu d'une salle octogonale surmontée d'une coupole peinte d'un paysage marin, que je n'arrive pas à remettre dans son contexte. Une sirène me regarde; je la reconnais sans jamais l'avoir vue. M'arrachant à ses yeux verts, je m'intéresse à la salle, largement plus haute que large. De longues porte-fenêtres ouvrent, sur chaque côté, sur un jardin dont je ne distingue que les premiers ifs, dans la nuit extérieure. Des rideaux de velours sont soigneusement accrochés. Le parquet ciré, très clair, s'entrelace en d'infinies mosaïques. Un étrange vacarme retentit: une trentaine de couples y danse la valse. La musique, crissante, vient de nul part. Le bruits des talons des danseurs résonne dans mon esprit comme une scansion de quelque poème antique. Je me regarde, interdit: je porte un pourpoint d'or, dont les fils semblent comme liquides, tant ils sont délicats.

L'ensemble des danseurs forme une espèce de tourbillon d'étoffe étrange. Lorsque j'essaie de fixer l'un d'entre eux, je ne parviens pas à décrire correctement son visage. Le nez, je peux le voir, les yeux également; mais j'oublie immédiatement les formes, les couleurs, les ombres. Dans mon esprit, il reste de chacun une impression. Celui-ci était un peu froid. Celui-ci se tenait trop droit. Celui-ci a manqué un pas. Dieu, qu'elle était belle, plus souvent.

Soudain, je sens une main agripper ma main gauche. Elle est un peu froide, un peu molle. Je la regarde attentivement, et j'y distingue quelques taches et quelques craquelures. Ce sont des mains de femme vieillissante. Et puis, d'un coup, une force m'entraine par la taille. Les pieds sont plus à l'affut que moi-même. La Dame m'entraine dans la valse. J'ai une curieuse impression de déjà-vu, et j'essaie de distinguer son visage. Sa peau olivâtre, un peu grasse, semble luire comme dans une fin de soirée. Elle a les traits fins, les pommettes saillantes, les joues creuses. Son front est plissé de quelques rides d'expression. Une pâte d'oie marquée tire vers le bas ses yeux bleus, lourdement fardés de noir. Son expression est peu ennuyée, un peu grise. Ses lèvres amincies, inégalement démaquillées par le vin, ont une couleur terne, sous le rose vif qui se délite. Elle danse avec une grande fermeté, marquant chaque temps d'une sorte de choc qui j'appréhende difficilement. A chaque mesure de la valse, elle semble plus fatiguée, et les restes de sa beauté semblent davantage marqués par l'âge. Pourtant, elle est belle, à sa façon.

J'essaie de lui sourire. Elle se dérobe, aspirée par la foule, et me laisse debout, au milieu de la trombe. Une autre main, brûlante, m'attrape, délicatement.

Perchée sur des talons immenses, elle n'en reste pas moins minuscule. Dans son immense robe rose, elle semble noyée. Elle a seize, dix-sept cycles, tout au plus. Son visage est fardé de rose, et fait ressortir sa jeunesse de porcelaine. Sa peau est comme un bijou brillant, d'un autre monde. Elle me regarde à la dérobée, et je sens ses pas perdre de leur assurance. Elle vient d'apprendre à danser et cela se sent. Je m'amuse à la fixer avec un air un peu insistant. Elle manque un temps, et me fait presque un croque-en-jambe, par inadvertance. Sa combinaison, sous sa robe, est parfaitement blanche. Elle surprend mon regard, rougit et s'en va.

J'ai encore envie de danser, sans pourtant comprendre pourquoi je suis ici, et connaître aucun des convives. Je sens que l'odeur de musc envahit à nouveau mon esprit. Le parfum des femmes, celui de la ronde folle des soirées trop tardives, me réveille brutalement. Dans la trombe multicolore, je distingue une silhouette d'une étrange netteté. Les autres sont des jambes qui tournent; elle est immobile, comme moi. Elle porte une robe verte. J'ai la soudaine certitude de l'avoir déjà vue quelque part.

Je sais que la poésie est indispensable, mais je ne sais pas à quoi.
Chapitre 54: la mer en Volganor. 25 Volganor 1556
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Elysabeth Delyra
Kohrienne,Haute Consule,Baronne,Disciple de Dallia
Empire de Kohr

le Dolink 6 Logalios du 1556ème cycle à 19h58

Je traverse en silence les couloirs déserts de l’Ambassade. Les lieux ont quelque chose d’étrange, presque effrayants, car s’ils sont régulièrement entretenus, on ne peut guère dire qu’ils soient réellement occupés. Je ressens une sorte d’isolement à l’idée que nous ne sommes que quatre à loger dans ce bâtiment danorois actuellement. L’ambassade semble s’être éparpillée, avoir perdu en lien, et je peine depuis mon entrée dans cette institution à en créer. Peut-être faudrait-il promouvoir de nouveau ce lieu ? Y faire venir de nouveau les non porteurs ?
Ces quelques questions parmi tant d’autres se bousculent dans mon esprit telle une ronde sans fin tandis que je regagne ma modeste chambre suivie par mon garde du corps, ombre fidèle et rassurante alors que la nuit tombe.
Une fois la porte fermée et la solitude retrouvée, je soupire intensément et autorise la fatigue, l’inquiétude et la peur à prendre pied sur le reste. Il y a tant à faire et les jours s’égrainent lentement, vicieusement, se rapprochant chaque fois de la date fatidique avec une rapidité qui fait peur. Et dans mes cauchemars des rires moqueurs retentissent autour de moi tels des carillons sonnant le glas de mon échec.
D’un regard las et légèrement inquiet, je contemple le lit qui risque de m’apporter une énième nuit peuplée par mes angoisses. Pourtant dormir m’est nécessaire comme à tout autre être vivant pour me reposer et, si mon esprit se torture, au moins mon corps trouve-t-il le repos.

Est-ce à cause d’une série de nuits trop courtes ? Pourtant cette fois-ci je m’endors presque instantanément. Et, pendant un temps, il semble que mon esprit plonge à son tour dans une torpeur bienfaitrice il pourra connaitre une accalmie suffisante autant que nécessaire à son bien-être.
Car tout d’abord, tout est noir. Vision, sons, odeur, toucher, ouïe… Tout parait se résumer à une seule et même couleur. Noir.

Pourtant mon esprit ne peut supporter cette couleur, ou absence de couleur dirons certains, et invente des formes fantomatiques qui paraissent se mouvoir à la périphérie de mon regard. C’est une sensation agaçante qui attire l’œil mais continue de fuir. Tourner la tête pour y fixer son attention ne fait que donner l’impression que ces formes pâles se sont déplacées. Et avec elle, la sensation que quelqu’un se moque de moi, à rester toujours dans ce petit coin de mon regard où je ne peux réellement le/la saisir, vient tout doucement, alimentant très subtilement cette contrariété qui grandit en moi.

Alors que je m’échine à saisir l’insaisissable, un autre élément se dessine éloignant un peu le noir et détournant mon attention de ces silhouettes dansantes. Un son s’élève tranquillement. Tout d’abord n’est-ce qu’un frémissement que mon oreille ne perçoit pas puis la musique grandit, grandit, jusqu’à sembler emplir l’espace, le combler de sorte que mon monde devienne musique.
Et quelle musique ! Reconnaissable entre toutes, la valse tourne autour de moi comme une invitation. Combien de fois, un professeur sévère a-t-il tenté d’inculquer à l’élève turbulente que j’étais des notions de musique et de danse ? S’il renonça bien vite à me faire tenir un instrument entre les mains et eut l’impression d’une grande victoire en m’enseignant le solfège, il se réjouit de mes progrès en danses de salon. C’était si plaisant de pouvoir se mouvoir ainsi, une autre manière de relâcher toute l’énergie contenue dans l’enfant dissipé que j’étais alors, autrement plus élégante que courir les rues. J’appris tout ce qu’il était possible d’apprendre dans ce domaine, avec une maladresse touchante comme mon corps grandissait. Puis je gagnais en assurance.
Mais c’était en d’autres temps et d’autres lieux. Voilà une éternité que je ne m'étais pas laissée entrainer sur une piste quelconque et guider tandis que la musique m’enrobait.

Alors que mon esprit se préparait naïvement à tenter de fuir cette proposition, je me sentis happée. Une main se saisit de la mienne avec assurance tandis qu’une autre se posait avec autant de confiance sur ma taille et tout mon corps fut tiré, emporté dans un tourbillon dans lequel je peinais à m’habituer aux mouvements. Ma main libre trouva une épaule à laquelle elle s’accrocha avec désespoir.
Malencontreusement j’écrasais un pied et maudissais mon manque de pratique. Je tentais d’offrir un sourire contrit à mon partenaire car si j’avais des mains, une taille et un pied, j’avais certainement une bouche pour offrir mes excuses silencieuses à l’homme qui me tenait.
Probablement avais-je réussis car un rire me répondit suivit d’une voix au timbre grave et doux m’assurant que je n’avais pas à m’inquiéter pour si peu. Visiblement je n’avais pas l’air seulement désolée mais aussi tendue. En dansant c’était tout de même un peu gênant. Je tentais de laisser la roideur de mon maintien disparaitre pour une allure plus élégante et naturelle tandis que mes pieds semblaient retrouver peu à peu la technique entrainant mon corps à leur suite.

Une fois un semblant d’assurance retrouvé, je me concentrais sur l’homme avec qui je dansais. Désespérément aveugle, je ne pouvais rien discerner de lui sinon ce qu’il m’avait offert jusque-là, à savoir un rire, quelques mots et des contacts. Son timbre aurait pu être celui d’un homme de vingt cycles comme celui d’un de quarante. Ses mains, elles, étaient lisses et douces, témoignage d’une vie dans le luxe, si bien que les miens paraissaient celles d’une paysanne à son contact. J’aurais pu rougir si le choix de m’engager dans la Légion Impériale n’avait pas été le mien. Mes mains en portaient le souvenir et pour rien au monde je ne souhaitais qu’il en fut autrement. C’était à la fois un défaut et une qualité.
Notant qu’une fois de plus mon esprit était parti en digression, je revenais à mes observations premières. Il était presque impossible de savoir son âge et je devais me contenter du peu que j’avais.

Lorsque je me trouvais assez à l’aise pour me laisser aller quelque peu, je me retrouvais soudainement les mains vides, abandonnée seule dans les ténèbres qui m’encerclaient autant que les rires, le bruit des pas sur le parquet et la musique.
La panique me gagnait lentement et je tendais une main devant moi dans un espoir certainement vain de rencontrer quelque chose d’assez tangible pour pouvoir m’en saisir et tenter de ne pas le lâcher. Et comme si quelqu’un avait eu pitié de moi une autre main se porta à ma rencontre, m’entrainant de nouveau dans la ronde.

Pour mon plus grand malheur, l’odorat me revint de nouveau et je fus prise par un parfum entêtant qui m’étourdit plus que de raison. Et malgré cette surabondance olfactive, l’homme qui dansait désormais avec moi n’arrivait pas à cacher la terrible odeur de sueur et de corps mal lavé, voir pas du tout, qu’il dégageait. Il me fallut toute ma volonté pour ne pas afficher un air dégouté et fuir cette étreinte innommable qui m’arrachait des frissons de terreurs. Au moins avait-il la décence de danser correctement ce qui apporter un peu de baume à mes sens maltraités par sa présence.
Sa voix s’éleva alors, légèrement tremblante, pour complimenter la robe que je portais alors même que j’ignorais tout de celle-ci. Je parvins péniblement à faire apparaitre un sourire, quoi que crispé, sur mes traits tandis que de ma voix douce réservée aux inconnus je le remerciais.

Puis alors que je croyais que ce moment ne s’arrêterait pas, il me libéra. De nouveau, je me trouvais seule. Tournant sur moi-même dans l’espoir qu’un nouveau danseur se présente, je recouvre brutalement la vue… Et la perd presque instantanément, éblouie par les lumières. Pendant de longues et douloureuses secondes, un voile blanc me couvre tout autre chose puis, enfin, je puis découvrir les lieux.
Mon regard saisit les formes troubles de la foule sans qu’aucune ne semble devenir réellement concrète, comme l’ébauche abandonnée par son peintre d’une scène de fête. Le décor lui semble pourtant en place et je le contemple avec incrédulité.

Me souvenant ensuite du compliment qui me fut adressé mes yeux glissent sur ma tenue. Faite dans la soie la plus pure et d’un vert sombre proprement magnifique, ma robe enserre mes bras et mon torse avant de s’évaser pour venir courtiser en douceur le sol sans pour autant lui accorder la grâce d’être touchée par lui. De la dentelle noire coure le long de mon décolleté léger ainsi que sur le bas de ma robe et l’extrémité de mes manches. Je sens les poids de boucles d’oreilles et ne peuvent qu’espérer qu’elles s’accordent avec la parure d’émeraude et d’or d’une finesse incomparable qui cercle mon cou. Enfin mon attention se porte sur ma coiffure et mes mains se lèvent d’elles-mêmes pour en vérifier l’état. Légèrement soulagée, je constate qu’ils semblent correctement attachés.

Trop occupée à me rassurer, je ne remarque pas qu’aucun nouveau partenaire ne s’est présenté, pas plus qu’on m’observe.

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Calmacil Malloréor
Kohrien,Émissaire de Délémia,Ambassadeur Intérimaire
Empire de Kohr

le Lüdik 7 Logalios du 1556ème cycle à 22h25

Je la regarde, et je titube. Je sens mon attention faiblir, comme si la bulle du rêve s'affadissait. Je fronce les sourcils, et me concentre sur le cercle vert qui me fait face. Les détails du tissu sont comme autant de barreaux d'échelle que je saisis, que j’agrippe, pour rester dans cette salle de bal dont l'oubli semble effacer les colonnes et les soieries. Le reste se fond dans un tourbillon de couleur; et je lutte, pied par pied, pour garder prise.

Elle a des mains un peu dures, mais qu'on a soignées, comme enrobées dans un écrin de douceur. De la dentelle noir sur des cals, c'est comme un soldat mal rasé derrière une voilette. Pourtant, une étrange douceur émane de sa posture, de la cambrure de ses poignets délicats, comme si l'on avait corrompu des mains de dame. Je me concentre sur cette image et sur le dessin délicat des veines sur sa peau diaphane. Un danseur me sourit, son visage soudain jaillit du brouillard.

Sa robe ne laisse pas transparaître un centimètre carré de sa peau, sauf sur le haut de son buste, pudiquement voilé. Le vert, trop sombre, tasse sa silhouette manquant déjà un peu de hauteur; mais il souligne l'éclat de la masse de cheveux qui la couronne. Sa coiffure, d'ailleurs, est un peu trop travaillée. On dirait une ruche. Elle vient de province, de l'étranger. Où l'ai-je déjà vue ? Sa coiffure, on la dirait émédésienne. Sur son visage, deux phares luisent, du bleu malade d'une pierre arténienne. Son visage papillonne, son regard est voilée. Elle me ressemble, comme perdue dans ce monde cristallin qui nous rejette et nous aveugle.

Pourtant, en fixant mon attention sur elle, les détails me reviennent. Entre chaque baie vitrée, une table, des chandelles et des montagnes de victuailles comme décadentes. Le bruit d'une fontaine me parvient soudain. Et l'odeur, l'odeur de musc, manque de me faire éternuer. Je m'accroche à son image comme à une ancre, et la mer autour de moi se calme.

Pourtant, un petit quelque chose me dit qu'elle n'est pas plus émédésienne que moi. Une petite jeune femme, comme elle, élégante et un peu rude, je l'ai déjà rencontrée. Elle se tient trop droit. Elle a une petite moue fière, même perdue. Une image me vient; son visage tuméfié m'apparait. Elle est pleine de boue, les cheveux collés, le sang se mêlant à la terre. Je recule instinctivement et la scène devient floue, un instant. Je reste la bouche légèrement entrouverte, à la regarder, sans pouvoir la resituer.

Une grosse dame en robe de velours noir tente de prendre ma main. Je sens sa graisse refluer autour de mes os. Elle ressemble à un ours, dont la fourrure ondulerait juste avant l'hibernation sous le ventre. Sur son visage, deux gommettes rose vif de fard achèvent de la changer, à mes yeux, en cervelas. Elle porte deux énormes diamants à ses oreilles, dont les lobes sont déformés sous le poids. Sa force est étonnante, et je me sens déjà sur le point de pivoter. D'un geste large, j'essaie de me dégager. L'énorme silhouette disparait comme la marque de la fuite d'un poulpe. Je suis pris un instant dans ce tourbillon d'encre, et l'autre disparait. Des bras, je brasse l'air et je la retrouve, au loin. Elle ne semble pas avoir réagi.

Je déglutis. Lui parler ? Ce serait un peu brutal. J'observe autour de moi. Les couples se mélangent, comme liquides. Je décide de jouer le jeu. Mon visage devient brutalement inexpressif, la couleur inhérente aux émotions s'éloigne de mes joues. J'étire les tempes, et mes yeux avec elles. Je suis glacé, je suis une statue, je n'exprime rien. Je m'approche de mon meilleur pas de danseur, par le côté. Elle ne semble pas me voir, encore. Je respire une dernière fois un peu trop fort avant d'entrer dans mon rôle. Une machine qui danse, un homme grand, froid et mince, au visage de marbre.

J'observe ma mise. Un pourpoint noir et bleu, une cape très fine, des attaches d'argent, des cheveux lisses. J'ai l'air maigre, et pourtant dur. Cela ira.

J'attrape ma main gauche et je la pose sur sa taille. Je prends l'autre dans la mienne. Mes phalanges osseuses sont celles de serres délicates, de cathédrales glacées.

J'ai négligé un détail: mes mains ne sont jamais froides.

Je sais que la poésie est indispensable, mais je ne sais pas à quoi.
Chapitre 54: la mer en Volganor. 25 Volganor 1556
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Elysabeth Delyra
Kohrienne,Haute Consule,Baronne,Disciple de Dallia
Empire de Kohr

le Joriol 10 Logalios du 1556ème cycle à 10h54

Je laisse enfin mes mains retomber sur mes flans et mon regard se porte vers l'une des immenses porte-fenêtres. Dans la nuit si profonde, je ne parviens guère à entrevoir les premiers bosquets pourtant une légère brise m'apporte des effluves végétales d'une douceur qui apaise mon nez auparavant maltraité.

Je suis toujours au milieu des danseurs qui m'évitent en me frôlant légèrement tandis qu'une part de mon esprit reste surprise de ne pas avoir été de nouveau emportée par ce flot. C'est à peine si je remarque les perturbations du rêve qui m'entourent car c'est toujours vers cette ouverture sur le monde extérieur que mon regard est attiré. Comme envoûté, tout mon esprit tente de m’entraîner vers le jardin pourtant je semble enracinée dans le parquet, arbre de chair dans un milieu pas si naturel.
Peut-être l'obscurité extérieure est ce qui m'attire, je désire retomber dans des ténèbres inconscientes et ne plus réfléchir, ne plus ressentir, me fondre dans le noir jusqu'à ne plus être moi, ne plus être quoi que ce soit.
Oui je désire l'oubli.

Mais comme souvent, l'on obtient pas ce que l'on désire.
Je ne le remarque pas tandis qu'il approche. Je n'entends pas la dernière inspiration un peu bruyante qu'il prend avant de m'aborder. Sa présence est inexistante jusqu'au dernier instant.
Soudain sa main sur ma taille m'attire de nouveau dans la ronde provoquant un sursaut qui m'arrache à ma contemplation. J'ai envie de lui résister mais, avant même que mon corps n'ait pu agir dans ce sens, une brusque rafale fait frémir chaque chandelle et me pousse dans sa direction, éveillant en moi le souvenir imprécis des trombes dominiennes.
Ses traits sont à la fois aussi flous que ceux des autres pantins de la salle et cependant beaucoup plus clairs. Il est si mince qu'il paraît plus grand qu'il ne l'est réellement. Nous formons d'ailleurs un couple probablement très ridicule ; je dois ressembler à une jeune demoiselle de treize ans qui va à son premier bal et que son frère fait danser tant par amour que par mansuétude.
Reprenant mon observation, je le trouve plus maigre encore que la première fois. Ses habits mettent en valeur cet aspect élancé. Sa peau d'un blanc laiteux veiné de bleu contraste fortement avec le noir et le bleu qu'il porte apportant un éclat surnaturel à ses yeux glacés qui en cet instant semblent transparents. Incapable de soutenir un tel regard je détourne le mien qui se pose sur ma main droite ; cette dernière ne peut atteindre son épaule et s'est donc sagement posée sur son coude.

Quelque chose chez lui me paraît familier. L'ais-je déjà vu quelque part ? Pourtant la sensation est trop fugace, comme le souvenir d'un rêve. Une bribe qui affluerait à la surface sans la percer. Je crois entendre un rire retentir par-dessus les autres, un rire que je connais. Ma tête se tourne pour tenter d'en deviner la provenance mais dans la ronde de poupées articulées, aucune ne se distingue.
Mes yeux se reportent donc sur celui qui me fait tournoyer et je tente encore de me souvenir sans que rien ne revienne.

Un soupir de frustration m'échappe face à cet échec. Peut-être n'est-il qu'un anonyme après tout. Peut-être ais-je seulement besoin de m'accrocher à quelque chose de tangible et de connu.

Autour de nous la musique change de rythme et les couples se défont. Chaque pantin court se trouver un nouveau partenaire. Résignée, je m'attends à être lâchée puis de nouveau emportée par d'autres bras jusqu'à mon réveil.

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Calmacil Malloréor
Kohrien,Émissaire de Délémia,Ambassadeur Intérimaire
Empire de Kohr

le Joriol 10 Logalios du 1556ème cycle à 22h02

Elle ne danse pas tout à fait, elle bouge surtout les pieds, en rythme, parfaitement, en me regardant. J'ai envie de danser, mais je ne la sens pas tout à fait à son aise. Je fronce les sourcils et essaie de me remémorer comment l'on danse, d'ordinaire.

Le rythme de la valse est celui de l'oubli. On commence, un peu maladroit, et l'on s'emmêle les jambes sur les premières mesures. La musique paraît lourde, comme jouée par des maçons ou des militaires. Peu à peu, les pieds s'habituent, mais l'on reste interrogateur. Quand on compte les mesures, c'est souvent fort lent. On entend le cheval au pas, on le voit de loin s'approcher: il devient à peine plus gros à chaque pas. Mais c'est à la fois rapide, et l'on compte dans sa tête : un, deux, trois, pour ne pas s'emmêler.

Lorsque enfin cela devient plus naturel, on danse d'avantage pour soi et l'on regarde sa cavalière. J'aime les jeunes filles souriantes, un peu rougissantes, qui réalisent soudain que leurs pieds ne se feront pas écraser. Alors j'étreins un peu plus leur taille et j'essaie de les déporter un peu loin, sur la gauche, sur la droite, comme si elle était ballotée par un tourbillon. Parfois, un ruban de ses cheveux, une écharpe de soie, un pan de robe retenu par une agrafe s'égare, et nous sommes entourés de ses tissus chatoyants.

Puis, lorsque mon cœur s'habitue à l'effort et que mes pieds ne m'interrogent plus à chaque temps, je peux danser comme en représentation. Cela devient fluide, liquide, naturel. Je sens instinctivement ce qui serait élégant. Je sais d'expérience quand, exactement, pousser du pied gauche pour lui donner l'impression qu'elle va tomber, et la rattraper soudain, un peu plus contre moi que ne l'exigeraient les convenances. Je sais ralentir un peu après les avoir effrayées, casser mon visage monacal, sourire et les surprendre encore.

Enfin, lorsque je l'ai poussée à bout et qu'elle me suit, abandonnée, sans réfléchir ou retenir, je danse pour moi. Mes pieds se tordent comme s'ils étaient de tissus, et nous tournons de plus en plus vite. Nous commençons à creuser un sillon dans la foule. Mon visage quitte le sien, sa bouche surprise ne m'intéresse plus vraiment. Je relève la tête et mes cheveux sont emportés par la vitesse. Je sens l'air lourd de la soirée s'alléger à mon contact. Je n'ai que faire qu'on me regarde, mon sourire disparait comme l'odeur chaude du pain quand on éteint le four. Je tourne, je tourne, je disparais. A la fin, peut-être, je l'embrasserai. Elle est un peu gourde mais elle m'amuse. Pour ce soir, cela ira.

Ma cavalière danse différemment. Elle me regarde sans cesse et n'est pas du tout à la danse. Elle me dévisage, semble comme froncer les sourcils. Je trouvais ses mains dures, son visage pensif est d'un exotisme étrange. Elle n'a pas la beauté furieuse d'une reine de nuit sardânaise, mais ses yeux me détaillent. Je les vois s'interrompre un instant sur le sommet de mon front, où une veine est toujours saillante. Je la vois observer mon col, mes oreilles-même, et, toujours, entre deux tâtonnements, mes yeux. Elle ne me séduit guère, mais ses façons perçantes la distinguent. Je me sens nu.

Je sens dans ses mains qu'elle ne se laissera pas guider et qu'elle entend être actrice. Si je tire un peu trop sur sa main, elle se maintient avec une force stupéfiante. Si je tourne un peu trop fort, elle me met en avance et mes poignets se tordent. Parfois, sur un coup de tête, elle tourne un rien plus fort, et je me sens étrangement entrainé. Cela m'étonne et m'attire plutôt. Je réalise que le vert fait curieusement ressortir ses yeux, et je retiens une rougeur qui s'apprêtait à envahir mes joues.

La musique s'interrompt, son visage est déçu. Je n'ai pas osé danser avec elle. Elle me regarde comme un étranger, et baisse les yeux. Je sens la force de ses bras s'éteindre. Elle me prend pour un figurant, sans visage, flou et changeant. Je laisse ma main sur sa taille et serre ma dernière phalange. J'essaie d'exister physiquement dans ce monde de tourbillons colorés.

Soudain, la musique reprend, et je reprends sa main. Une lourde valse, marquée de contrebasse, envahit la salle. Il ne manque presque que le cercueil, au centre de la salle. Une chandelle s'illumine. Mon esprit également. J'approche mon visage du sien, et laisse la musique démarrer sans nous. Si elle me croit figurant et non acteur, elle doit être surprise. Les couples s'animent autour de nous. On se croirait sous la mer, une mer rouge, dorée et verte. Je la regarde et je souris vraiment. J'approche ma bouche de son oreille. L'odeur du musc masque la sienne.


M'accorderez-vous une seconde danse, à présent débarrassée de la poussière des rues ?

Mais que fait-elle ici ?
Je sais que la poésie est indispensable, mais je ne sais pas à quoi.
Chapitre 54: la mer en Volganor. 25 Volganor 1556
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Elysabeth Delyra
Kohrienne,Haute Consule,Baronne,Disciple de Dallia
Empire de Kohr

le Joriol 10 Logalios du 1556ème cycle à 23h20

Alors que je me faisais poupée de chiffon, prête à être abandonnée puis récupérée par d'autres bras, je sens une résistance. Faible mais bien présente, elle est là pour me retenir. Sa main sur ma taille exerce une légère pression et pourtant mon corps se cambre inconsciemment sous son geste, me rapprochant légèrement de lui.

La musique commence et les pantins s'élancent autour de nous alors que lui reste immobile et me maintient dans le même état. Est-ce pour me signaler qu'il n'est pas pas l'un de ses figurants ? Je l'ignore et la question s'élève en moi et frémit au bord de mes lèvres, prête à jaillir. Cependant je la retiens.
L'attente s'installe mais pour combien de temps. S'est-il passé une seconde ? Une minute ? Une heure ? Je ne saurais dire. Il finit néanmoins par avancer son visage.
De la sorte il me surplombe totalement et me donne l'impression d'être terriblement petite et frêle, je me sens fétu de paille prêt à se briser.

Sans doute doit-il sentir mon infime crispation face à notre position mais il choisit de l'ignorer. Je tremble presque quand il s'exprime enfin. Le timbre un peu trop aiguë pour un homme de sa voix déclenche un frisson que je retiens tant bien que mal et les tonalités chantantes évoquent des souvenirs récents.
Lentement un puzzle se reconstitue dans mon esprit et je sens à peine mes tremblements prendre de l'importance tandis que je m'accroche à son bras pour rester tangible. C'est au moment où le rêve commence à s'évanouir que je désire rester. Mes amis d'enfance se moqueraient certainement de moi en évoquant la logique féminine qui aime tant les contradictions.
Enfin la dernière pièce semble prendre place et mes frissons se calment.

Je relève le regard et le contemple d'un œil nouveau. Pourquoi lui ? Pourquoi ici ?

J'ai envie de partir. J'ai envie de rester. Contradiction quand tu nous tiens. Mais cette fois je ne parviens pas à retenir les mots. Ils franchissent la barrière de mes lèvres contre mon gré.


Non. Oui.

Des rougeurs s'étalent alors sur mes joues apportant des couleurs sur un visage dépourvu de fards qui doit trancher en ces lieux bariolés. Je bafouille quelques secondes avant de me reprendre et, plutôt que de faire un choix, alors que la musique continue à s'égrener, je demande dans un souffle :

Calmacil Malloréor ?

Je brise peut-être l'instant mais je ne suis guère connue pour ma délicatesse alors pourquoi changer maintenant ?
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Calmacil Malloréor
Kohrien,Émissaire de Délémia,Ambassadeur Intérimaire
Empire de Kohr

le Dolink 13 Logalios du 1556ème cycle à 23h23

Le rêve a érodé le vernis, le masque, l'apparence. Je suis plus résistant que je ne croyais. Mes tissus extérieurs ont absorbé ce qu'on leur a demandé. La personnalité est un luxe inutile. Sois ce qu'on attend de toi, et soudain frappe. Poursuis un but que tu as choisi, oublie tes humeurs et ton être. Disparais, meurs s'il le faut, trahis, embrasse et tue, et laisse la flamme te guider. Mais je suis de roche, et les préceptes de la Dame ne m'ont pas encore tué. Mon âme est bien vivace, au fond; et, dans ce contexte onirique, l'inconfort et l'insouciance arrachent mon vernis comme on pèle un légume. Je suis à nouveau de feu et de glace. Mon caractère oscille sans cesse entre un gouffre insondable et le firmament; je marche sur cette démarcation étrange; je maintiens mon équilibre en chutant tantôt d'un côté, tantôt de l'autre.

Lorsqu'elle refuse, mon visage se crispe. Je sens une onde froide m'envahir, comme si elle coulait entre mes omoplates. Mon esprit s'effondre dans les limbes. Pourquoi y accorder autant d'importance ? Je ne saurais le dire, mais je sens que le devenir de ce rêve vient de s'écrouler d'un simple mot. Puis elle accepte, et je sens la vie revenir en moi. J'ai envie de rire et de l'étreindre et de moquer son indécision et ses rougeurs de ma voix claire et de l'entraîner jusqu'à ce que la nuit se meure. Ces deux sentiments se heurtent en moi. Mon masque de cire se macule d'une rougeur atroce, qui naît dans les joues et se diffuse jusqu'au front. Je ne ressens rien et pourtant je me sens percé, comme si je fuyais. Trop longtemps caché, replié, introverti derrière la statue que je m'étais créée, je suis frappé de plein fouet par chacun des sentiments qu'elle m'expédie, comme un reptile venant de muer, dont les écailles encore translucides laissent le Solior brûler le tissu sous-jacent. Je maudis ce rêve de me laisser si faible, un instant, et je pose mes mains sur mes joues, immédiatement, espérant naïvement filtrer les émotions chaotiques qui s'ébrouent en moi comme des chevaux qu'on vient de libérer.

Secoué de ressentir la vie me revenir, je me laisse heurter indifféremment par un danseur trop enthousiaste, qui s'excuse d'une voix lasse. Je le remarque à peine et souris maladroitement à celle qui vient de comprendre qui j'étais. Mes esprit est déboussolé d'être libéré de son carcan volontaire. Il se déplie et échafaude les mille hypothèses que d'ordinaire je restreins, fixé sur mon but et les moyens de le satisfaire. Se souvient-elle de moi comme d'un bourreau, parce que j'aurais pu la tuer ? Se souvient-elle que je l'ai dupée d'une de mes plus enivrantes illusions ? Suis-je parvenu à la troubler un instant ? Est-ce vraiment un accord, ou seulement la marque de son indécision ? Mon nom est étrange dans sa bouche, comme si elle l'avait craché. Je me reconnais dans sa tentative de contrôle d'elle-même. Ai-je aussi un air un peu enfantin, lorsque je remets ma cagoule ?

Mon visage se ferme, je fronce les sourcils. Je regarde à gauche, à droite. Ma main s'enfonce un peu dans sa robe, sur le côté. Je lui murmure à l'oreille, avec un ton que j'essaie de rendre oppressé.


Ils en ont poignardé un, tout à l'heure. Il s'était arrêté de danser.

Je lui adresse un sourire que j'essaie de rendre illuminé.

Dansons, donc.

Ma main enserre la sienne. Je la sais presque plus forte que moi, mais je tente la surprise et la folie. Je prends le pari qu'elle ne me contredira pas immédiatement que je l'emporterai dans la danse. Je soupire, alors que je me rapproche. Je n'ai pas envie de gagner son lit, sa bouche, ou même son esprit. Je veux, sans savoir pourquoi, la considérer comme une égale. Une petite voix me dit que les hommes et les femmes ne peuvent pas se regarder droit dans les yeux. Qu'importe. Sa robe est douce, sur la taille. Je crois que ses yeux bleus sont encore un peu surpris. Je ne peux que lui sourire, mais sans feindre. J'attends que la mesure reprenne. Les contrebasses grondent. Mes pieds tremblent de l'envie de danser. Je sens des fourmillements dans mes jambes. Est-ce le bruit sourd des grosses cordes, est-ce l'impatience, ou est-ce l'appréhension ?

La mesure reprend. Les violons remontent la gamme, accrochés par un hautbois hautain. Ils luttent, retombent et reprennent l'ascension, et, finalement, dominent l'ensemble d'une note haute, qui semble presque aigre, essoufflée par la lutte. L'ensemble s'immobilise. Un lourd silence tombe sur la salle. Je la regarde, pendant l'instant de calme, et je lève sa main. Nous avons strictement la même position que les autres danseurs. Ses yeux semblent aussi vivants, avec leur bleu si vif, que les miens semblent morts, dans leur pâleur, hésitant avec le gris. Le rythme revient, les contrebasses reprennent leurs notes, qui, comme des onomatopées d'enfant, marquent le rythme simple de la valse. J'appuie sur sa taille pour nous lancer. Elle est très légère. Avec un demi-sourire amusé et paternel, je maintiens mon effort un peu trop brusque. Son pied gauche décolle, et je la rattrape d'extrême justesse. Chez les autres, le premier tour est toujours un peu trop lent, un peu poussif, comme s'il fallait lancer la machine. Je lui impose en effort brutal, mais on nous croirait sur des patins à glace. Les danseurs écoutent le rythme des cordes sourdes. Je la lance comme les notes aigrelettes des violons, papillonnantes et vivantes, qu'on nous adresse avec défi et fatuité. Je n'aime pas trop ce morceau: le grave et l'aigu semblent s'y affronter. C'est une bataille plutôt qu'une harmonie, une juxtaposition plutôt qu'une transfiguration; mais elle convient bien à la scène.

Les autres danseurs sont d'une exactitude de métronome. Elysabeth, ou dame Delyra, je ne sais, et moi, sommes comme des flocons dans le vent. Notre trajectoire est inégale, irrégulière, chancelante. Mille fois, je sens son talon se poser à quelques millimètres à peine de mon pied. Je l'entraine dans un contre-rythme, je marque des pas aux demi-tons, qui la déséquilibrent. Pourtant, comme la neige qui tombe, malgré notre irrégularité, notre valse s'affranchit de la lourdeur du rythme et gagne la virtuosité de l'aléatoire, la délicatesse de la chute chancelante, sensible à chaque caprice du vent soudain. Ma relation avec elle avait débuté sur ces bases. Avec orgueil, j'ai cherché dès le premier instant à la désorienter. J'ai agi comme un mondain, comme un séducteur, comme un recteur, comme un frère, comme un père et un bourreau. J'ai souri, je me suis mis en colère et j'ai ri; comme si j'avais souhaité m'affranchir de son regard fier et dur.

Son regard, d'ailleurs, je l'interroge. Ses yeux sont illisibles, pour moi. Me voici un bien piètre délémite, à danser ainsi. Où avais-je mis mon masque, déjà, avant de m'endormir ?

Je sais que la poésie est indispensable, mais je ne sais pas à quoi.
Chapitre 54: la mer en Volganor. 25 Volganor 1556
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Elysabeth Delyra
Kohrienne,Haute Consule,Baronne,Disciple de Dallia
Empire de Kohr

le Lüdik 14 Logalios du 1556ème cycle à 18h53

A mon refus une expression proche de la souffrance est apparue sur son visage comme si j'avais brisé plus qu'un espoir. Puis une sorte de soulagement prend la place quand mon « oui » retentit. Une bataille paraît se livrer en lui mais une bataille contre qui ou quoi ? Je n'ai aucun moyen de le savoir. Des rougeurs envahissent ses joues et il me lâche, posant ses mains sur son visage pour tenter de... De quoi au juste ? Cacher ses émotions ? Les réfréner ? De retrouver le contrôle de lui-même ?
Il semble si faible en cet instant, si humain. Je contemple cet être comme s'il se découvrait pour la première fois. Peut-être est-ce ça ? Je n'en sais rien.

Mes mains se lèvent instinctivement vers lui mais je les retiens en cours de mouvement puis les laisse retomber sur mes flans. Qu'avais-je en tête ? Me saisir des siennes pour les écarter de son visage, le forcer à continuer de ressentir, à assumer ce qu'il lui arrivait. Mauvaise idée. Même si je ne savais exactement ce qui se déroulait dans sa tête, je me doutais qu'il n'était pas bon de le pousser dans ses retranchements.

Inutile, j'attends qu'il reprenne le dessus ou qu'il soit emporté par le flot. Il se fait bousculer sous mes yeux pourtant cela ne semble pas l'affecter. Son visage est tourné vers moi, son sourire maladroit m'est dédié. C'est une sensation étrange. Il n'a pas répondu mais son attitude est une confirmation. J'ai, face à moi, le personnage hautain qui s'est amusé à mes dépends dans Dominia. Je n'arrive pas à me souvenir clairement de ce que j'ai éprouvé ce jour-là ; probablement ais-je été vexé mais je me souviens, malgré tout, d'avoir apprécié la rencontre d'une certaine manière... Les paradoxes ne me font plus peur.

Puis il finit par se ressaisir, ou tout du moins en donne-t-il l'impression. Sa main se pose de nouveau sur ma hanche mais y impose une pression subtilement plus importante. Il se penche et son souffle balaie mon oreille. Espère-t-il vraiment que je crois ceci ? Ça n'est qu'une excuse pour m’entraîner de nouveau dans la danse. Le sourire qu'il m'adresse est un peu celui d'un fou : rayonnant, trop pourrait-on dire, presque éclairé de l'intérieur, indescriptible.

Il serre ma main dans la sienne comme pour me retenir. Surprise j'attends. La curiosité a toujours été un grand défaut chez moi. C'est elle qui me pousse à rester tandis qu'il se rapproche. Nos corps se frôlent et il n'y a pourtant rien de sensuel dans cette position ; mon cou est tordu pour pouvoir continuer à observer ses expressions, son sourire sincère me surprend mais plus encore son immobilité alors même que l'orchestre résonne.
Plusieurs fois je crois qu'il va partir, toujours je me trompe. Au final, l'impatience grandit en moi, je ne sais plus quand il compte partir, à sa merci je ne peux qu'attendre en sachant qu'il m'aura par surprise.

Il lève alors nos mains entre deux mesures. Enfin ? Pourtant quand les notes reprennent, il reste encore immobile.

Je ne sais décidément pas ce qu'il a en tête et, alors même que cette pensée se forme dans mon esprit, il nous lance. S'il n'avait pas autant appuyé sur ma hanche j'aurai probablement eu un temps de retard sur lui, gâchant l'effet voulu. Toujours de manière presque brutale, il guide mes mouvements ; c'est une lutte qui s'établirait presque si je tentais de m'imposer à ce rythme mais une lutte perdue d'avance. Je me laisse donc emporter, il a l'ascendant sur moi dans cette danse. Rien n'est prévisible, aucun schéma ne semble se dessiner. Je ne peux pas m'adapter. Je subis et pourtant je vis. Je me dois de lui faire confiance, il n'y a pas d'autres possibilités ; cette confiance n'est pas vraiment choisie, plus imposée mais peu à peu, j'arrive à m'affranchir de mon angoisse d'écraser un pied ou de lui faire perdre l'équilibre alors que je perds le mien. Je cesse de contempler nos mouvements, de tenter de voir dans quel sens soufflera le vent. Je peux relever mes yeux, l'observer de nouveau. S'il mène nos deux corps au rythme qu'il a choisit de suivre, mon regard lui lance un message muet : il n'y aura pas de soumission juste un échange.

Et nous dansons.

Je me prend à sourire, à apprécier. Et, tout à coup, j'éclate de rire. Cela vient du plus profond de mon cœur. J'étais troublée et inquiète en m'endormant ? J'ignore où ces sentiments sont passés. Il ne reste qu'une joie indicible.

Mon rire semble devenir palpable autour de nous, il gonfle, ricoche et s'élance entre les danseurs comme animé de vie propre. Il devient une mélodie en lui-même qui s'attaque à la musique comme pour la supplanter. Et la musique enfle à son tour, voulant lutter contre ce son contradictoire qui la perturbe et provoque une défaillance. Les deux se livrent un combat sans merci tandis que nous dansons soudain incapables de nous arrêter, instruments de cette lutte de pouvoir. Puis alors que la bataille arrive à son pic, le silence tombe brutalement et autour de nous le paysage a changé.

C'est une simple clairière éclairée par la lumière de la lune. Un petit ruisseaux la traverse offrant des reflets argentés. Quelques fleurs offrent une couleur ternie par la nuit au vert de l'herbe qui paraît gris dans ses conditions. Blanc, rose pâle, violet passant pour du noir, bleu bien plus sombre que d'ordinaire, rouge comme le sang séché parsemaient la clairière. Il n'y avait plus de musique, plus de rires...

Vraiment ?

En écoutant bien pourtant, un nouveau concert se faisait entendre.
L'eau coulant tranquillement s'exprimait d'une voix claire. Le vent dans les branches d'arbres apportait un doux murmure. Au loin des animaux nocturnes poussaient leurs cris, vivaient leurs vies, ajoutant leur voix au chœur. Des craquements se faisaient entendre. Et puis il y avait ce son surnaturel, ça pouvait être n'importe quel instrument, aucun et tous à la fois.
Le tout formait une mélopée lente enrobée de mystères mais qui invitait irrésistiblement à la danse.

J'avais décidé de me laisser charmer. Mon regard devait sembler ailleurs, peut-être même un peu voilé. J'avais légèrement tourné la tête, ne regardant plus tout à fait Calmacil ; je cherchais plus à discerner chacun des sons ambiants. Attentive, j'écoutais.
Puis je reportais mon regard sur lui. Je devais à mon tour avoir l'air folle, habitée ; je sentais une formidable énergie bouillonner en moi, il me semblait qu'elle me parcourait allumant un feu partout où elle passait.

Ma voix s'éleva alors, basse et un peu rauque.


Et si nous reprenions notre danse ?
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Calmacil Malloréor
Kohrien,Émissaire de Délémia,Ambassadeur Intérimaire
Empire de Kohr

le Valkin 18 Logalios du 1556ème cycle à 13h26

La danse nécessite un état d’esprit d’oubli profond. Si brutalement, on perd sa concentration, on se sent d’un coup désincarné ; on se voit de loin danser et l’on a une violente impression de ridicule. L’esprit s’embrume, le regard se voile, et les pieds, enfin, s’emmêlent. Le sourire de sa cavalière, que l’on trouvait attendrissant, devient soudain mièvre, sans même avoir changé. Sa robe un peu chargée nous paraît alors comme dans la lumière du jour, dans le miroir du tailleur où l’on s’interrogeait : oui, en effet, elle fait un peu trop habillée. Lorsqu’elle rit, j’ai la même impression que lorsque nous plongions avec mes cousins, des rochers à côté de nos vignobles. Quand on saute, l’air paraît s’immobiliser. Le paysage nous regarde et la lumière augmente. On sent que l’on bascule mais on l’ignore, dans ce curieux moment d’éternité qui précipite la chute. On accélère même volontiers. Le jeu de l’échelle est impuissant sur la mer. De très loin ou de très près, elle est toujours la même. On pourrait tout aussi bien s’envoler que, la tête en bas, vers l’eau, on ne remarquerait rien. Et puis, soudain, l’impact vient. L’eau paraît froide et dur, on sent un soubresaut agiter son corps frêle. On se sent sur le point de rompre, mais l’on passe la surface. Le cri du vent s’interrompt brutalement. On ferme les yeux, instinctivement. Son rire est comme la surface de la mer ; il me jette hors du cocon confortable de l’illusion rythmée de la valse. Je me sens un peu étourdi, comme si j’avais reçu un coup sur la tête. Je m’ébroue légèrement ; mes cheveux viennent masquer mon visage troublé. La musique s’arrête, et mes pieds perdent leur coordination. Je manque de peu d’écraser son pied.

Légèrement contrarié, je reprends contenance, chasse mes cheveux de mes yeux et fronce les sourcils. Je m’apprête à la réprimander pour son manque de sérieux lorsque je remarque que des mouchetures argentées et crissantes parcourent le décolleté d’une danseuse qui vient de s’interrompre, à nos côtés. Je lève les yeux, et je constate que les murs semblent également touchés. La lèpre envahit petit à petit les danseurs, la salle, les ifs ; tout semble nimbé de paillettes rieuses qui s’accrochent à la peau comme un parasite suceur. Et puis, petit à petit, les lumières éteignent et le nouveau décor apparaît.

Je n’aime pas plus la forêt que la campagne, ou le marais ou le désert. J’aime la mer et la ville. Ici, l’atmosphère déjà étrange me paraît instinctivement oppressante, d’un coup. Les clairières me paraissent par essence trompeuse, comme une respiration anecdotique dans la carapace du monstre fuyant qu’est la forêt. Le ruisseau délicat qui dégringole sur des graviers à l’éclat gras me paraît moqueur. Les fleurs qui jonchent l’herbe, dans la nuit, sont comment autant de cadavres. Les frondaisons qui encadrent la scène m’apparaissent comme des doigts crochus jaloux de notre espace, qui cherchent à nous enserrer dans l’étreinte forestière. Le vent me porte leur voix. Un cri de cerf me parvient ; ce sera bientôt l’aube. Une expiration libère un nuage de buée devant mon visage ; je commence à avoir froid. J’entends encore la musique, autour de moi, et je me tourne et me retourne pour en localiser la source. Cela m’est impossible. Est-ce dans ma tête ? Est-ce faux ? Se joue-t-on de moi ?

Je me rends soudain compte qu’elle est encore là et que je suis atrocement malpoli. Son regard brûle d’une flamme de 29 Joriol, quelques minutes avant l’aube. Comment lui faire comprendre que je n’ai plus aucune envie de danser, sur cette musique désincarnée dans un contexte naturel ? Comment lui dire que, dans la danse, j’aime le faste, la robe et l’odeur ; que j’aime le bruit des satins, le crissement des talons trop haut sur le parquet et la légèreté de l’ivresse modérée, lorsque appuyé à un comptoir on ne distingue plus du coin de l’œil qu’un tourbillon chamarré ? Pourquoi devrais-je faire danser cette femme dont je ne connais rien sinon le regard ferrugineux et le titre ?

Je soupire et calme le diable bouillant qui m’incite à la repousser de mes deux mains. Je ferme les yeux un instant et contrôle mon expression qui doit être assez contrariée. Je cille et tremble sous un petit souffle de vent. Je regrette d’avoir dégrafé ma cape pour danser. Je la dévisage un instant et décide qu’elle est assez grande pour se passer de simagrées. Je résous de ne pas être désolé, mais mon visage prend malgré moi un tour d’excuse. Je lâche sa main d'un geste un peu plus brusque que je ne l'aurais voulu et je me recule légèrement. La fraîcheur m'est agréable. Je parviens enfin à extraire une voix posée de ma gorge.


Non, ma chère, je regrette. Est-ce vous qui nous avez emmené dans ce curieux endroit ?
Je sais que la poésie est indispensable, mais je ne sais pas à quoi.
Chapitre 54: la mer en Volganor. 25 Volganor 1556
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Elysabeth Delyra
Kohrienne,Haute Consule,Baronne,Disciple de Dallia
Empire de Kohr

le Dolink 27 Logalios du 1556ème cycle à 18h18

Oh.

Trop absorbée par mon propre état je n'avais pas remarqué sa contrariété. Pourtant quand sa voix s'élève cela me paraît clair comme l'eau jaillissante d'une source.

Je recule de quelques pas et ma bouche se tord dans un angle contrit. Je le regarde de nouveau, plus attentivement. Il frissonne, semble un peu perdu, oppressé même. Là où je suis encore envoûtée, lui ne goûte plus la magie de l'instant.

Mes pieds m'éloignent encore de lui puis je finis par me détourner complètement.


Je ne pense pas vous y avoir emmené, pas de mon plein gré en tout cas.

Je n'ai jamais cherché à exercer de réel contrôle sur les rêves, préférant me laisser porter par eux mais s'il y a une chose que j'ai appris c'est qu'on pouvait influer dessus sans même s'en rendre compte. Je me souvenais de certaines rencontres oniriques avec Tom où mon état d'esprit influençait fortement les lieux. Peut-être avais-je inconsciemment modifié les lieux au final.

J'avais toujours aimé les forêts. Les jeux d'éclairage subtils qu'on pouvait observer me laissaient oublieuse du temps qui passait, fascinée et incrédule. Je comprenais l'angoisse qui prenait certains à la nuit tombée, quand les lieux se paraient de mystère, quand les arbres semblaient prendre vie et que chaque bruit perçait le silence de manière si brutale qu'on en sursautait ; je n'arrivais cependant pas à partager cette angoisse. Seule une curiosité dévorante m'animait, me poussant à vouloir découvrir l'origine de ces sons.
Ma curiosité causera ma perte, je suppose.

L'aube est proche. Bientôt, elle éclairera cette clairière d'une lueur fantomatique et froide. Je préfère le coucher du soleil car les couleurs y sont plus chaudes. L'aube est comme un rideau que l'on tire pour faire pénétrer la lumière dans une pièce ; violente, elle révèle les choses sans leur laisser le temps de se parer de fard, elle nous arrache à la torpeur de la nuit.

Je me retourne enfin vers lui.


Vous n'êtes pas à l'aise. Pourquoi ?
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Calmacil Malloréor
Kohrien,Émissaire de Délémia,Ambassadeur Intérimaire
Empire de Kohr

le Lüdik 28 Logalios du 1556ème cycle à 21h58

La lumière frappe mon teint comme celui d'un cadavre qu'on exhume. Mon visage la renvoie comme un miroir. Le dessous des mes yeux, bleuté, réapparaît. La légère brise révèle les rides qui sillonnent mon front. D'image onirique je redeviens jeune vieillissant, au visage sévère et fragile, aux imperfections marquant la préoccupation. Je n'écoute guère ses remarques. J'observe le forêt, scrutant, humant l'hostilité.

Dans un coin de la clairière, une grosse souche est recouverte de mousse qui paraît gonfler à vue d’œil d'une vie purulente, comme un essaim grouillant qui se reproduirait trop vite. Les feuilles microscopiques attrapent la rosée, et brillent comme une grosse émeraude d'un vert trop jaune. Dans un coin, un morceau de bois émerge de la peste verte. Il paraît noir, dans la lumière encore trop faible; et il semble s'effriter, comme rongé de l'intérieur par le vorace cycle de la vie.

Je me fais la réflexion que l'aube est inégale. Elle nous frappe, blanche, légèrement bleutée. Le vert d'Elysabeth flamboie, froid, impérial. Son visage paraît encore plus affirmé, malgré le pli vertical au centre de son front. Ses cheveux brillent de quelques gouttes d'eau échappées au brouillard. Elle ressemble un peu à une statue de marbre. L'eau, au centre de la clairière, est comme un miroir de mercure. La brise légère y trace péniblement des rides, comme si la lumière avait épaissi l'eau. Les quelques ondulations qui atteignent la rive y laissent un film brillant et froid. L'herbe se courbe et se perle, avant le retour de l'eau. On la croirait givrée, saisie; et elle brille.

Les contreforts de la forêt, au contraire, sont comme le refuge de l'ombre nocturne. Les feuilles mortes sont une bouillie grouillante et noirâtre, humide. Les troncs des arbres s'entrelacent dans les profondeurs du bois pour retenir la nuit de leurs rets. Les feuillages sont comme un miroir: l'aube s'en échappe vers le ciel, et les frondaisons restent cachées. La diversité de couleur des feuilles semblent iniquement résister à la pâleur de la lumière qui uniformise l'eau, la peau et l'air en un grand miroir chatoyant. Seul ce gros morceau de mousse, cet individu symbiotique et affamé, attrape la couleur comme un insecte phosphorescent.

Ce contraste me réjouit soudainement, à sa façon. Les ombres de la nuit mouvantes de la forêt sont mes ennemies; et la lumière glacée me paraît les figer et les tuer. Elle, si droite, devient dans mon esprit comme la walkyrie qui les chasse. Je souris de son air contrit et de sa préoccupation. Le vent joue autour d'elle mais paraît agir sur des toiles d'araignée autour d'une statue. Elle brille et chasse la fièvre. Soudain, je secoue la tête et je ris. Une walkyrie ne me regarderait pas avec pareil air d'incompréhension.

Je suis un peu dur avec elle, mais son sérieux m'exaspère et m'attendrit à la fois. Je papillonne des cils et je prends un air légèrement timide.


Je n'aime pas la forêt; illustre demoiselle. Pouvez-vous alors nous ramener là-bas ? Vous dansez bien, pour une dominienne.

Mon sourire fend l'air comme une flèche de Parthe, quoique, étrangement, sans méchanceté.
Je sais que la poésie est indispensable, mais je ne sais pas à quoi.
Chapitre 54: la mer en Volganor. 25 Volganor 1556
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Elysabeth Delyra
Kohrienne,Haute Consule,Baronne,Disciple de Dallia
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le Malina 29 Logalios du 1556ème cycle à 21h04

Je l'observe tandis que lui sursaute presque au moindre bruit. Il apparaît différent, sans artifices, un peu vieillissant. Plus humain d'une certaine manière. On avait envie d'être moins dur avec lui, de faire preuve de plus de compassion, de l'écouter. Mais ce n'est probablement qu'un autre mirage ; solliciter les bons sentiments des autres pour mieux surprendre, tromper, manipuler...
Trop de synonymes me venait à l'esprit quand il fallait parler de lui. Un mot ne semblait pas pouvoir résumer ce qu'il était. Quoi que... Insaisissable, peut-être.

Je ne saurais dire combien de temps dura son observation silencieuse des lieux puis soudain il éclata de rire. Typique.
Une phase de sérieux, une phase de rire. Et encore ses phases de sérieux ne l'étaient pas toujours et pas vraiment, ou plutôt elles étaient d'un sérieux si particulier qu'il ne devait sembler sérieux qu'à ses yeux. Et là encore mon assertion est fausse. Je soupire de n'arriver à le cadrer.

Je ne me laisse aller comme durant la danse. Il y a ce brin de méfiance face à son air timide qui me pousse à ne pas laisser le charme de ses yeux papillonnants opérer.
Cependant ses mots m'arrachèrent un sourire et je retins l'envie de lui signaler que je n'étais plus une demoiselle depuis un certain temps. J'étais peut-être même plus vieille que lui...
Et son sourire agrémentant le tout, tel la cerise posée au centre d'un gâteau, a quelque chose de déconcertant. Tant de contradictions pour une seule et même personne, c'était quelque chose de relativement déstabilisant.

Je ne réponds pas mais j'obéis ou tout du moins j'essaie. Après tout, si je suis à l'origine de notre arrivée en ces lieux je peux nous faire les quitter.

Dans un tourbillon, nous sommes de retour dans la salle de bal mais la distance entre nous est emplie de pantins dansants. Si sa tête dépasse, je disparais dans la foule. Ma tenue a changé ; elle est d'un rouge flamboyant rebrodé d'or. Une main glisse dans mes cheveux et ceux-ci tombent en cascade dans mon dos formant de lourdes boucles. Je sens un contact sur mon visage et réalise la présence d'un loup doré.
Les convives me paraissent plus grands encore et je réalise alors que je n'ai plus mes bottines à talons mais des ballerines assorties avec mon masque. Je suis minuscule et aussi multicolore que les autres.

Et nous sommes tous masqués désormais.

La salle aussi a subit quelques changements. Les lumières sont plus tamisées rendant encore plus difficile d'y retrouver quelqu'un.

Je choisis alors de ne pas rejoindre la foule des danseurs et me glisse vers l'un des buffets où l'on me sert à boire. Avoir un verre m'occupe les mains et me fait disparaître un peu plus. Je peux passer pour l'un des éléments du décor même si je ne goûte pas le vin que l'on m'a servi.

Je ne le cherche pas du regard, je sais qu'il est là. Et une question me titille.

Voudrait-il me chercher ?

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Calmacil Malloréor
Kohrien,Émissaire de Délémia,Ambassadeur Intérimaire
Empire de Kohr

le Joriol 31 Logalios du 1556ème cycle à 23h17

Dans la tourbillon, j'entends m'appeler les voix de la mer. Elles chuchotent mon prénom, dans la forêt. Je me tourne et me retourne. Parfois, à l'instant, elles viennent de juste derrière moi. Elles sont à la fois féminines et masculines, un peu chorales, un peu dissonantes, comme brouillées. Il me semble voir dans l'eau comme un frémissement, comme une onde, circulaire, qui se répand depuis le centre; mais l'aube est pleine d'un air un peu flou; et, quand je plisse les yeux, le sifflement onctueux que j'avais suivi a disparu, et la surface de l'eau est lisse. J'ai l'impression qu'au loin le Solior pâlit, ans le ciel. J'entends le rythme inexorable des voix de plus en plus fort, comme celui des vagues lorsqu'on arrive à la mer par une valleuse protégée, et qu'au détour du sentier l'océan apparaît, comme par surprise. J'ai l'impression que mon cœur s'accorde à elles, et mon esprit se trouble périodiquement. Je sens comme une onde couleur encre, pas tout à fait noire, voiler mes yeux.

Et puis, soudain, je sens que mon cœur s'arrête. Tout autour de moi est noir, mais je perçois la vie de l'eau qui m'entoure, et comme le bruit du succion que font les courants, quand on plonge en apnée. Je me sens tourner dans le vide, comme si l'eau m'emportait. Je sens la force curieuse, lancinante, constante, de l'eau peser sur mes jambes, comme si elles étaient entrainées. Je tourbillonne et je me sens tomber. Le bruit du courant s'interrompt, le vide, la mer s'apaise. Je vais rentrer chez moi.

Et soudain mes pieds touchent le marbre dur. Je sens mes jambes flageller sous le choc. Je me rattrape à la poignée de la fenêtre. Je vois comme des lucioles parcourir mon champ de vision. Les ifs, à l'extérieur, sont comme pailletés. Je mets quelques instants à me souvenir d'où je suis, de qui je suis, de ce que je suis censé faire. J'ouvre la bouche et je respire, douloureusement. L'air polit mes bronches comme une meule. J'ai l'impression qu'un millier de lames minuscules changent mon corps en bouillie. Je maudis intérieurement le joug de la terre.

Dans la glace, mon reflet m'est étranger. Il m'est étranger parce que je dois me réhabituer à l'idée d'avoir deux bras et deux jambes. Mais mon apparence n'est pas non plus celle que j'arbore d'ordinaire, dans ce pays d'exil. Mon pourpoint est d'un rouge sang. ma cape est très longue et très lourde, et s'entortille derrière moi comme une comète. Je porte un masque d'or, doublement pourvu d'ouvertures de verre pour les yeux, qui apparaissent ambrés. Le masque est plus large au niveau des joues, la robe est épaulée; j'ai un air presque martial. Je porte des bottes lourdes à boucle d'argent. Je touche ma joue droite. Le métal me paraît gelé, au contact. Les lèvres du masque sont charnues; je peux ouvrir grand la bouche de surprise quand je me reconnais, dans la glace. J'ai envie de rire du ridicule de la situation; mais je reste un peu grave. Trop de souvenirs m'assaillent.

Je me retourne vers la salle. Le bal masqué, cela m'a toujours paru un peu ridicule. Sauf quand on porte un déguisement comme le mien, on reconnait aisément les participants. Les vieilles dames en profitent pour porter des robes plus décolletées que d'ordinaire, voilà tout. Je la repère tout de suite. Sans ses échasses ordinaires, dans cette salle, elle est si petite qu'elle paraît une souris pomponnée. Elle aussi est rouge et or; et ressort dans l'éclairage bleuté. Je souris à la coïncidence, si c'en est une, d'aventure. L'odeur froide de métal mord les coins de ma mâchoire trop carrée, sur le côté gauche. J'imagine que je ne suis pas d'une extrême discrétion, moi non plus, en rouge et or, grand, la silhouette renforcée, mais je souris sous mon masque et je décide de faire comme si de rien n'était.

Je danse avec une curieuse jeune fille, sur une valse un peu calme, lancinante comme un voyage en voiture, dans la campagne. Le printemps y charge les champs de fleurs; l'air est lourd et odorant, les insectes bourdonnent, on a chaud dans la voiture. Cette jeune fille, d'un roux flamboyant, paraît aussi sage et guillerette que les paysages du Sud de l'Empire. Son visage est fortement rosi par un excès de fard. Sa coiffure excessive semble fausse. Son visage a un quelque chose de poupon, dans le pli, sous les paupières. Ses lèvres, pourtant, me font soudainement envie. Un peu brutalement, je la force à pivoter sur elle-même. J'aperçois sa croupe de jument, bien mise en valeur par un jupon vert d'eau trop bouffant. Je lui souris, quand elle revient. Une mèche de ses cheveux pend sur le devant de son visage. Elle a l'air de suffoquer légèrement, mais elle retient son souffle en m'observant droit dans les yeux. La musique s'interrompt, et les éclairages s'assombrissent et bleuissent, comme s'il était possible d'enrouler des foulards autour des chandelles. Je lui souris délicatement et je tends mon index vers son visage. J'effleure sa joue trop ronde, grasse de la sueur de l'effort. D'un geste délicat, je remets les quelques cheveux derrière son oreille. Je m'approche et j'accentue mon souffle, quelques minutes. Elle cille. Je pose mes doigts sur ses lèvres, mes cheveux touchent les siens et je me relève en souriant derrière mon masque. Je relève mon masque un instant et la salue d'un baise-main atrocement sérieux. Quand je me relève, son visage est plus rouge que mon pourpoint. Après un dernier sourire, je repose mon masque sur mon visage et je cherche Elysabeth du regard.

Elle se tient là, un peu trop immobile pour que son attitude soit tout à fait crédible. A-t-elle suivi mon petit manège ? Je ne le sais pas; et je m'en moque un peu, à vrai dire. Je ne crois pas qu'elle serait jalouse. Je m'approche du buffet et je m'assieds dans une conversation vide, contre une fenêtre entrouverte. Du coin de l’œil, je la regarde. Je soulève légèrement mon masque pour profiter du courant d'air. Mon pourpoint épaulé dépasse de part et d'autre du fauteuil. Je soupire et je m'accoude, au centre. Du coin de l’œil, je surveille Elysabeth, attendant la reprise de la musique. Je me retourne alors qu'on me frôle par accident, et je croise son regard. Mon masque ne laisse filtrer aucune expression; mais je me sens curieusement rougir.

Je sais que la poésie est indispensable, mais je ne sais pas à quoi.
Chapitre 54: la mer en Volganor. 25 Volganor 1556
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Elysabeth Delyra
Kohrienne,Haute Consule,Baronne,Disciple de Dallia
Empire de Kohr

le Solior 9 Danurmos du 1556ème cycle à 17h14

Je me tenais dans un coin. J'avais choisi de quitter les convives pour m'appuyer contre l'un des murs, proche d'une fenêtre. Le bras qui tenait mon verre était relevé et son coude s'appuyait légèrement sur mon autre bras qui serrait ma taille.
Même sans le chercher, je finis par le trouver. Peu d'hommes ici avait sa carrure : grand mais terriblement fin. Son costume, par contre, était si éloigné de ce qu'il portait habituellement, quoi que je ne puisse dire que je connaisse ses habitudes vestimentaires néanmoins je ne l'imaginais pas vêtu ainsi, que cela me marqua. Et puis, bien que je ne l'ai jamais vu en personne, je reconnais le personnage qu'il incarne pour en avoir entendu des descriptions.

La colère me saisit, mes doigts se serrèrent autour de mon verre tandis que mon regard s'enflamma. Pourtant je me forçais à prendre une profonde inspiration, à me calmer. Je tentais de me raisonner, il se peut qu'il ait autant choisi son costume que moi. Ma colère, si elle est tournée contre lui, me sembla ridicule.

Je bu une gorgée de vin pour me distraire de cette vision et me reteint presque aussitôt de recracher le tout dans mon verre. Une grimace tordit mes traits pendant un instant et je posais mon verre sur le plateau d'un serveur qui passait par là.

Durant l'intervalle, il s'était déplacé sans que je ne le vois. Mes yeux scrutèrent la salle à sa recherche et je finis par le retrouver sur la piste de danse. Une chose était sûre : il aimait danser. Cela lui faisait un bon point... Selon moi.
Amusée, je suivis le petit tour qu'il joue à sa pauvre compagne et laissais échapper un petit rire en voyant l'air dépité de cette dernière quand il lui tourna le dos. Pauvre enfant, prise dans les griffes d'un joueur.
Alors que je riais, il croisait mon regard me coupant dans cet élan. Les coins de mes lèvres redescendirent et je laissais de nouveau mes yeux dérivés dans toute la salle.

Quelle heure était-il réellement ? L'aube était-elle proche ? Allais-je bientôt retrouver la sécurité de ses draps et finir sa nuit d'un sommeil profond et vide de tous rêves ?
Je me sentais lasse, vidée d'énergie. De nouveau, j'avais envie de partir.

Mon regard trouva de nouveau la silhouette de mon partenaire de rêve, bousculer il se tournait de vers moi en rougissant. Mais je me contentais de pousser un soupir sans noter que j'avais laissé ma posture se relâcher. Ma bouche réussit à former un maigre sourire et je décidais de quitter mon poste pour venir le voir et lui proposer de continuer à danser, faute d'avoir mieux à faire.

Mais je fus doublée. Elle était blonde, vêtue d'une tunique Arténienne et les cheveux lâchés. Contrairement à beaucoup de femmes son maquillage était léger, se contentant de mettre en valeur une beauté naturelle. Rougissante, elle semblait lui proposer une danse.
N'ayant aucune envie de gêner la demoiselle irréelle, j'infléchissais alors mon chemin pour me rapprocher du cercle et acceptait la main du premier danseur venu.

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Calmacil Malloréor
Kohrien,Émissaire de Délémia,Ambassadeur Intérimaire
Empire de Kohr

le Dolink 10 Danurmos du 1556ème cycle à 16h38

Quelqu'un a ouvert la fenêtre; je sens un peu d'air frais sur mes mains et mon cou. Je soupire, ferme les yeux et soulève mon masque. Les ifs bruissent comme un tissu que l'on froisse dehors. J'oublie un instant que le noir, derrière eux, n'est pas la nuit, mais le néant; et je me prends à vouloir sortir. Je sens quelques cheveux se décoller, sur le devant de mon visage, et venir cogner contre mon nez; et je ferme les yeux. Et puis une grosse dinde, croulant tant sous les ans que sous le gras, se plaint dans mon dos, de sa voix de crécelle, qu'il fait soudain fort froid. Un gentleman interrompt cette pause salutaire, où l'air naturel avait un temps chassé de mon esprit les brumes que les miasmes de la fête, les embruns de la danse, avaient laissées.

Je cille et retire finalement mon masque, que je pose sur le velours ras, à ma droite. La danse, dans la salle, a repris. Parfois, je vois les danseurs individuellement, pour ce qu'ils sont, je vois leurs pieds, les mains, leurs masques, parfois leurs sourires, leurs caresses ou même leurs instincts. Et puis, soudain, périodiquement, ma perception s'estompe. Je vois comme un flux, une masse, qui se déplace selon les lignes du parquet de point de Hongrie, dont les lignes changeantes s'entrecroisent et se heurtent. Tantôt, sur telle case croisée, il me semble voir quatre danseurs mêlés dans une lutte intestine; tantôt, sur une autre, toute l'inertie de la danse semble avoir disparu. Les danseurs sont le sang de la salle, et j'entends comme un battement de cœur, à chaque mesure de la valse.

Cette demoiselle banale qui m'a abordé, je ne l'ai même pas regardée. J'ai fait un geste de la main et j'ai tordu mon visage en un sourire banal. J'ai prononcé quelques mots aimables sur mon genou. Lesquels, je ne saurais dire, quelques instants plus tard. Soudain, alors que mon regard se perdait dans la masse des couples, je la vois à nouveau. Son danseur est assez médiocre; sa jambe d'appui est toujours un peu raide, et leur coupe saccade un peu à chaque pas. Les cheveux, sur la tête d'Elysabeth, dansent régulièrement d'une petite secousse. Dans un demi-rire, je m'approche du buffet et je bois un verre de je ne sais quoi. L'alcool est amer et a des relents un peu amers, eux aussi. Je regarde la liqueur clairette dans le cristal moiré et je reconnais à l'odeur du gin. J'ai l'impression d'y voir mes pensées, aigres-douces, attirantes et difficiles, comme cet alcool d'initié.

A la fin de la danse, je la regarde, accoudé au bar de marbre froid, dont le contact est plaisant, dans cette étuve sensorielle. Elle salue son cavalier de façon un peu neutre. Mes yeux croisent fermement les siens pour la première fois. Elle a l'air si hésitante qu'un afflux de sang me fait plisser la mâchoire d'un début de dangereuse colère. Je soupire, je la regarde plus attentivement et je manque de rire. Sans mon masque, je me sens un peu nu, dans cette atmosphère feutrée, comme si pour la première fois c'étaient les autres qui décryptaient mes émotions. Je tremble légèrement lorsque je tends ma main vers elle et que je lève un sourcil interrogateur.

Alors que la foule des danseurs l'emporte, je retourne à la conversation. Un gros lourdaud appuie sa copieuse masse sur l'épaule de sa partenaire en essayant de lui parler à l'oreille. Je récupère mon masque, tombé à terre; et je m'enveloppe à nouveau de métal. Dans le reflet des vitres, je me rends compte que j'ai l'air martial pour la première fois de ma vie. La lumière des chandeliers décroît petit à petit; et quelques danseurs disparaissent. Beaucoup vont s'asseoir autour de la piste. Il ne reste guère qu'Elysabeth, à peu près au centre.

Je m'avance sur la piste de mon pas le plus délicat. Quelques regards se tournent, on entend quelques rires. Le silence crépite de dizaines de commentaires. Un courant d'air agite soudain le musc et la corruption qui nous entoure. Je m'approche d'Elysabeth et la regarde à traverse mes verres d'ambre. Cela doit sans doute la perturber. J'incline ma carrure artificielle; et je me rends compte qu'elle ne m'encombre guère, de façon surprenante; puis je lui tends à nouveau ma main, conscient que la fin de la soirée approche.

Un instant, j'ai conscience que je vais sans doute tout oublier. Il fera bientôt jour. Je caresse un court instant l'envie de l'attacher à moi et de m'enfuir. Derrière mes lèvres de bronze, je souris.

Je sais que la poésie est indispensable, mais je ne sais pas à quoi.
Chapitre 54: la mer en Volganor. 25 Volganor 1556
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Elysabeth Delyra
Kohrienne,Haute Consule,Baronne,Disciple de Dallia
Empire de Kohr

le Solior 23 Danurmos du 1556ème cycle à 23h38

Mon danseur n'est pas le meilleur que l'on puisse rencontrer, sans être le pire non plus. Je ne prends néanmoins pas beaucoup de plaisir à la danse. J'attends que cela passe et mon regard s'égare vers la foule floue autour de nous plutôt que vers celui qui me guide par saccade.
Puis, comme elle a commencé, la danse s'arrête, sans aucun enchantement, ni transport dont on pourrait rêver. Je le salue comme s'il n'existait déjà plus vraiment mais sans pour autant me montrer impolie. L'on peut danser pitoyablement et mériter une once de respect.

Alors que j'allais de nouveau chercher un partenaire, je sens une brûlure très particulière : la sensation très reconnaissable d'un regard posé sur soi. Inconsciemment, je me tourne pour en trouver l'origine et mon regard tente de percer la foule. Mais pourquoi percer quand, au milieu d'une masse indistincte, seul un être ressort.

C'est lui, bien entendu. Il est loin et pourtant, comme par un effet de loupe, je le vois parfaitement. Son visage passe d'une expression à l'autre, toutes aussi perturbantes que ce qu'il m'a offert depuis notre rencontre en ces lieux, de notre rencontre tout court d'ailleurs. Et puis soudain, sa main se lève tendue dans ma direction. Est-ce un tremblement de peur qui parcourt son bras ou seulement de la tension contenue. Il laissa son visage afficher son interrogation : « danserez-vous avec moi encore une fois ? »
Et je me trouve là, hésitante. Je n'ose faire un geste pour me saisir de cette main et, malgré cela, je sais qu'il est le seul danseur de la pièce avec qui je profiterai réellement de la musique, du moment, de la danse. Les autres sont volontairement imparfaits comme pour pousser à ce partage bien involontaire.

Mais, quand je me décide enfin à faire un pas dans sa direction, je suis emportée de nouveau. La danse me parait atrocement longue et je ne danse pour ainsi dire pas, me contentant de suivre dans un mouvement mécanique les gestes de mon partenaire. Je ne sais même pas à quoi ce dernier ressemble, mes yeux sont occupés à le chercher mais la foule s'est refermée entre lui et moi.

Et puis elle se termine et je me retrouve presque au centre de la piste. La majorité des danseurs s'est éclipsée. Oh, il en reste quelques uns encore mais rien de comparable.
Il s'avance alors. Les conversations s'élèvent autour de nous formant comme un cocon étrange. Il y a quelque chose d'inéluctable dans cette scène. Dangereux et désespéré à la fois. Il y a une forme de renoncement dans sa manière de venir vers moi tandis que le vent semble le pousser tout en faisant voleter mes cheveux vers l'arrière. C'est un rien perturbant de le voir me fixer de derrière ce masque honnis.

Il s'incline et de nouveau me tend la main, me propose de danser, de partager ce moment. Et la fin de la soirée approche.

Je lui souris, presque effrayée, et mon bras se soulève avec lenteur. C'est à mon tour de trembler légèrement tandis que ma main se glisse dans la sienne. Et c'est au moment où il la serre avec plus de fermeté pour nous emporter que je comprend.

Tout devient noir comme emportée dans un cyclone dont nous sommes l’œil, j'ai le temps de murmurer un « au revoir », accompagné d'une sourire triste, qui raisonne dans la tempête silencieuse et tout disparaît.

En sursaut, je me réveille dans mon lit. Machinalement mon poing se serre autour du pendentif du rêveur et une question s'impose : de quoi ou de qui ais-je rêvé cette nuit ?

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Calmacil Malloréor
Kohrien,Émissaire de Délémia,Ambassadeur Intérimaire
Empire de Kohr

le Dolink 3 Goliarmos du 1556ème cycle à 15h21

Je lui prends la main. Elle est gelée, comme tout à l'heure. On dirait que la danse ne l'a qu'effleurée. On dirait que le rythme n'a pas encore atteint sa conscience. Elle n'a pas l'air plus décoiffée, elle ne halète guère. Je me prends au défi de changer cela et de l'emporter jusqu'à ce qu'elle s'oublie.

Je sais que la musique va reprendre. J'imagine la tension du violoniste dont l'archet crachote légèrement sur les cordes, à chacun de ses tremblements. Je vois en esprit d'un coup tous les archets, parallèles, s'abaisser dans une cascade lancinante. Sa main ne restera pas froide bien longtemps. Je sens les muscles de mes jambes se lancer seuls; comme s'ils trépignaient d'impatience, mus d'une volonté puérile indépendante.

Mon autre main file vers sa taille corsetée pour la lancer. Elle ne se referme sur rien. Son image, d'un coup, devient floue, comme à travers la surface de la glace naissante, au début de l'hiver, quand on devine les poissons prisonniers. Ses cheveux dansent sur le sommet de son crâne et se fondent peu à peu dans une masse liquide. Son visage vire au gris, un peu vert, des ondines et des sirènes. Sa robe semble dévorée par sa peau, petit à petit. Le gris de sa silhouette brille comme le Solior à travers le brouillard. Son visage, malgré la lumière et la métamorphose, conserve pourtant, dans ses yeux, l'innocence, le défi et la franchise de ma cavalière.

Dans une lumière sourde, elle est comme avalée. Ma main se referme brutalement et mes ongles mangent ma peau trop fine. Derrière elle, un danseur avec un masque bovin, me regarde, son expression cachée. J'ai soudainement envie de lui jeter quelque chose; mais je sens une extrême lassitude m'envahir. La musique reprend. Son rythme lancinant me paraît soudain abrutissant et répétitif. Je perçois autour de moi qu'à chaque temps la graisse de l'arrière-train de la noblesse triomphante s'agite d'insignifiants soubresauts. Un rire gras, un rire de gorge large et lubrifiée de crème fouettée et de marasquin, m'arrache une distorsion méprisante et dégoutée de la bouche.

La danse, une forme de dialogue ? Une conversation du corps avec le néant ? Un rituel libérateur de l'esprit et de sens ? La belle affaire !

Je formule involontairement le souhait que tout ceci cesse. A l'instant, la salle se fige. L'arrière-train proéminent, guindé de dentelle bleu pervenche, reste suspendu dans un galbe qu'il avait oublié depuis sa nuit de noce. Le rire gras, trois octaves en dessous d'une voix féminine ordinaire, disparaît dans l'air, comme si même l'air avait obéi à mon ordre. J'ai la sensation curieuse d'avoir plongé la tête la première dans un tableau où les dieux puniraient leurs sujets vils en les changeant en porc. La corruption de la haute société est là, figée, sous mes yeux, inopérante. Je me souviens du minois un peu boudeur, un peu choqué, si aisément lisible, d'Elysabeth; et je le compare aux rires feints, aux minauderies et aux flatteries que j'ai de mon esprit changés en pierre. Mon esprit se désintéresse soudain de la scène.

Je n'ai rien entendu. Pourtant, je suis absolument certain d'avoir perçu un craquement, dans mon esprit. Je passe ma langue sur mes lèvres. Le bruit de la pierre brisée m'inquiète toujours. Le visage, autour de moi, sont devenus gris. Les fards roses, les robes vertes, la lumière jaune; ils ont tous disparu. Je pourrais être dans un cimetière. Je relève soudain la tête, pris d'un dangereux pressentiment. Les arcs voutés et les mosaïques du plafond ont passé. L'immense chandelier de palais impérial n'est plus. Un trou béant s'ouvre, d'un noir brillant, comme si les étoiles gonflaient pour emplir le ciel. Les statues, autour de moi, se fissurent, passent en monceaux, et tombent. Les chutes se vaporisent petit à petit en poussière, et rien ne tombe au sol. La douairière, à ma droite, a perdu sa coiffure. Elle semble, par ses orbites grises, entières, pleurer des larmes de rouille. La nuit envahit petit à petit les murs. Les hautes fenêtres s'ouvrent d'un coup, à la volée, dans une nuée de verre figée en obsidienne, comme depuis la bouche d'un volcan. Le souffle de la nuit est glacé, et chasse enfin l'odeur entêtante de musc, dernier reliquat de la corruption et de opulence.

Soudain, je me retourne. Dans la nuit, j'ai entendu mon prénom.

Je l'entends à nouveau, derrière moi. Je me retourne brutalement. Le sol est en train de disparaître, lui aussi. Les danseurs s'en sont retournés au néant. Je n'entends pas la source de la voix. La bouffée de vide qui me happe m'arrache au sol, soudain. Je sens l'air disparaître de ma gorge. La brulure du monde disparaît d'un coup. Je voudrais que mon corps soit lui aussi dissout dans le processus; mais j'oublie un instant qu'il me reviendra, comme une prison, d'ici quelques heures. La voix est riche et grave, mais solennelle. Je ne reconnais plus guère mon prénom, mais je sais qu'elle m'appelle moi.

Et puis, j'entends comme un rire de gorge. Alors que ma conscience s'apprête à retourner au rien dont elle n'aurait jamais dû s'échapper; ma dernière pensée est pour La reconnaître et La comprendre. Elle se moque, mais Elle m'approuve un peu.

Sans doute.

Je sais que la poésie est indispensable, mais je ne sais pas à quoi.
Chapitre 54: la mer en Volganor. 25 Volganor 1556
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